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14-18. Les refus de la guerre

Une histoire des mutins

André Loez

La Grande Guerre n’en finit pas, rétrospectivement, d’étonner : comment les soldats ont-ils pu tenir quatre ans dans l’enfer des tranchées ? Pourquoi se sont-ils battus ? La problématique divise encore les historiens. Selon les uns, incarnés par « l’Ecole de Péronne » conduite par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, les « Poilus » auraient acquis une « culture de guerre », chargée de croisade patriotique et nourrie de la haine éprouvée à l’égard de l’ennemi. Selon les autres, à savoir le Collectif de Recherche International et de Débat sur la guerre de 1914-1918 (C.R.I.D. 14-18), cette thèse, dite du « consentement patriotique », ne tient pas, et il faut au contraire insister sur les divers mécanismes de contrainte intervenant dans la motivation des soldats, de la soumission à l’autorité à la coercition, tout en tenant compte des multiples formes de « refus de guerre ». En ce sens, les mutineries de 1917 constituent, à n’en pas douter, un sujet d’affrontement majeur entre ces deux clans de spécialistes.

A en croire l’interprétation « classique », initiée par Guy Pedroncini, les mutineries de 1917 auraient été limitées, et dans leur nombre, et dans la durée, outre de faire l’objet d’une répression tout aussi réduite, sachant que le général Pétain serait parvenu à redonner le moral aux troupes par une politique de concessions particulièrement habile. Bref, écrivait Pedroncini, « les mutineries ne sont pas un refus de se battre, mais le refus d’une certaine manière de le faire », ce dans le contexte très particulier des échecs désastreux de l’offensive du Chemin des Dames patronnée par le général Nivelle. L’Ecole de Péronne a repris l’essentiel de ces conclusions à son compte : en définitive, les mutinés seraient « les plus patriotes des soldats citoyens », et auraient réclamé, par leur désobéissance, non pas l’arrêt des combats, mais les moyens de vaincre l’adversaire.

André Loez, pour sa part, s’inscrit en faux contre cette interprétation. A la suite d’une enquête minutieuse, il cherche à démontrer que les mutineries de 1917 s’inscrivent dans un esprit de « refus de guerre », ce qui est plus radical que les « réticences de guerre » prenant jusqu’alors des formes variées, de la désobéissance pure et simple à la crainte de se trouver affecté dans les secteurs réputés dangereux du front. La ténacité des « Poilus » tient alors beaucoup au resserrement des liens sociaux préexistant à la guerre, centrés sur la valeur du « courage » : il n’en demeure pas moins que la guerre est vécue comme une contrainte, dont on vise à en atténuer les dangers. Au fur et à mesure que le conflit se prolonge, la notion de « paix » même plus vague, s’assimilant de plus en plus à une simple « fin » de l’affrontement, ce qui nourrit plusieurs cas flagrants de désobéissances collectives au sein d’une unité, mais il n’y a pas de mutinerie généralisée : l’horizon d’attente reste stable, la répression reste visible, les régiments sont isolés, les combats conservent leur intensité.

Le printemps 1917 bouleverse la donne. La Révolution russe, l’entrée en guerre des Etats-Unis, la perception de troubles sociaux en Allemagne, les replis stratégiques effectués par l’armée allemande pour raccourcir ses lignes, laissent entendre une fin imminente des hostilités. A ce titre, la troupe place de grands espoirs dans l’offensive Nivelle, qui accouche de la catastrophe que l’on sait. La « paix », de fantasme, devient alors une revendication excédée, qui aboutit à de nombreuses et diverses formes de mutineries. La nouvelle prolifération des idées pacifistes consécutive à la chute du tsarisme fournit un cadre idéologique, une nouvelle source de réflexion – qui n’est certes pas partagé par tous, loin s’en faut – tandis que la réduction, réelle ou imaginaire, des rations accentue le mécontentement. La perception, fondée ou non, d’un danger né de l’imminence d’une attaque contre les positions adverses, la crainte d’avoir à réprimer de prétendus désordres sociaux à l’arrière, sont les facteurs déterminants de l’entrée en désobéissance et de la mutinerie au niveau de l’unité : dès lors qu’elle est rendue publique, cette forme de refus a valeur d’exemple pour d’autres formations ressentant une inquiétude similaire.

Autrement dit, les mutineries se répandent parce qu’illustrant une porte de sortie de guerre dans un contexte radicalement nouveau et imprévu. Les autorités militaires, elles, de l’officier des tranchées aux plus hautes instances, ne saisissent pas immédiatement la portée des premiers cas de refus régimentaires de se battre, et la répression s’avère négligente. Or, cette relative apathie permet au mouvement de prospérer. Après tout, Hippolyte Taine avait prévenu, écrivant ces lignes relatives à la Révolution de 1789 et qui prennent, du même coup, une curieuse résonnance prophétique : « Pour la première fois, les misérables aperçoivent une issue ; ils s’élancent, d’abord par pelotons, puis en masse, et la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation ».

Il n’y aura pas de révolte universelle. Les mutineries revêtent certes une apparence multiformes : manifestation bruyante, pétitions « légalistes », émeutes, dispersions, désertions, provocations sonores, défoulements festifs, instauration de rapports de force à l’égard des officiers. Elles touchent surtout l’infanterie, en première ligne, et se développent davantage chez les jeunes soldats, en toute hypothèse les moins soumis à la socialisation. Mais elles perdent en intensité, et s’éteignent, car la répression est active. Le mouvement, en effet, se heurte à l’incompréhension, la paranoïa des militaires, alors qu’il se délite faute de dynamique politique et sociale le soutenant, à l’inverse du cas russe. Au passage, André Loez tord le cou – enfin – à la légende faisant de Pétain le bienveillant restaurateur de l’ordre qui, dans sa grande sagesse, aurait réussi à calmer les ardeurs revendicatives des « Poilus » sans excès répressif : c’est sa nomination au poste de Nivelle qui contribue paradoxalement à discréditer davantage le Haut-Commandement, et ses premières directives visent bel et bien à relancer des offensives de grande ampleur ! Seule l’étendue de la désobéissance des troupes interdira aux généraux de persister dans une telle stratégie. Et si on ne fusille pas à tour de bras, la justice militaire multiplie les sanctions, tandis qu’on isole les mutins, on les disperse, on les mute aux colonies, tout en encerclant les unités « coupables » avec les forces coloniales et la cavalerie. Mais malgré leur échec, les mutineries n’en ont pas moins atteint un objectif essentiel : ralentir la tendance du Haut-Commandement à l’offensive. Ont-elles également poussé le gouvernement français à rechercher une paix de compromis avec le Reich ? En toute hypothèse, la venue de Clemenceau aux affaires va, au contraire, relancer la guerre à outrance.

Le livre d’André Loez, appel à une recherche plus approfondie sur « l’espace social de la France en guerre », suscitera, on s’en doute, le débat, tant il remet radicalement en cause la notion de « culture de guerre » pour insister, au contraire, sur le maintien des inégalités et des contraintes sociales sur le front et à l’arrière…

Nicolas Bernard

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Titre : 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins
Auteur : André Loez
Editeur : Editions Gallimard
Collection : Folio-Histoire
Nombre de pages : 690
Publication : janvier 2010
Prix : 12,40 €
ISBN : 978-2070355235

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