Sitôt paru, l’ouvrage a fait l’effet d’une bombe. Vasco de Gama, Christophe Colomb, Fernand Magellan, toutes ces célébrités des Grandes Découvertes n’avaient été que les Raymond Poulidor de la période. Anquetil, en l’occurrence, était chinois. Résumons la thèse : en 1421, de puissantes escadres chinoises seraient parties explorer le globe, et auraient réussi à rejoindre l’Amérique et l’Australie, à contourner l’Afrique pour voguer sur l’Atlantique, jusqu’au Groënland. Le responsable de cette titanesque expédition ? Un amiral et eunuque génial, Zheng He, lequel aurait traduit en actes le "grand dessein" de l’Empereur Zhu Di, soucieux de faire de la Chine la première puissance planétaire en contribuant à la plus grande harmonie mondiale. Mais pour cause de désordre politique interne, la Chine n’aurait pas transformé l’essai, et les Portugais, grâce aux cartes laissées par les explorateurs asiatiques, auraient largement profité de ces découvertes. En attendant les Espagnols et les Français...
La thèse, on s’en doute, a suscité une stimulante polémique. Son auteur, Gavin Menzies, ancien officier de la Royal Navy, était pourtant aussi modeste vis-à-vis de ses trouvailles qu’enthousiaste quant à leur véracité. C’est qu’à ses yeux, les preuves sont nombreuses, et indiscutables. Des copies de cartes médiévales, tout d’abord, laissent effectivement entendre que l’état des connaissances géographiques était supérieur à ce que l’on croyait jusque là, et que l’origine de ce surcroît d’informations n’était autre qu’asiatique. Des épaves retrouvées aux quatre coins du globe pourraient fort bien s’apparenter à des jonques de l’Empire du Milieu. Des stèles, des plantes, des animaux retrouvés sur tous les continents, et notamment en Océanie et en Amérique, tendent à révéler une parenté chinoise. Mieux encore, des expertises A.D.N. auraient établi que des peuplades d’Amérique et d’Océanie descendaient de colonies laissées par la Flotte impériale. Et si l’on ajoute que postérieurement à la parution du livre en version originale une copie de 1763 d’une mappemonde chinoise réalisée au XVe siècle indique l’emplacement de toutes les terres actuellement connues, la conclusion pourrait s’imposer d’elle-même.
Oui, mais... Sans vouloir remettre en cause l’indéniable honnêteté intellectuelle de l’auteur, de même que ses talents de chercheur, il demeure que les "preuves" avancées restent en définitive assez minces, voire purement hypothétiques, et qu’elles ont même souvent été efficacement réfutées par ses adversaires. Ces fameuses copies de cartes, notamment, ont fait l’objet d’interprétations variées, et le désormais célèbre exemplaire de 1763 a vu son authenticité contestée, non sans pertinence. Beaucoup d’autres faits, assurément troublants en première lecture, ont fait l’objet d’explications convaincantes de la part des historiens, archéologues et biologistes opposés aux théories de Gavin Menzies.
Cela signifie-t-il que l’entier dossier présenté par ce dernier soit à rejeter ? Assurément pas. Bien des éléments présentés à l’appui de cette thèse, à défaut de faire naître une conviction, suscitent au moins des interrogations. Au moins 1421 offre-t-il le mérite de relancer le débat sur les Grandes Découvertes, et de manière ô combien agitée, ce qui ne peut que générer de profitables enquêtes scientifiques et historiques.
Il est vrai que Gavin Menzies joue de malchance : les archives de la Flotte ont été détruites après la mort de l’Empereur Zhu Di et l’avènement d’une lignée de successeurs qui entameront une politique du "splendide isolement" de la Chine, le "grand dessein" ayant coûté trop cher pour nourrir le peuple et garantir la stabilité intérieure. Mais toute la documentation n’avait pas totalement disparu, et l’historienne Louise Levathes avait été en mesure, dans son ouvrage When China Ruled the Seas paru quelques années auparavant, de retracer l’historique des explorations de Zheng He, sans mentionner une quelconque aventure américaine.
Que Menzies se trompe ou non, il n’en demeure pas moins que la Chine possédait une indéniable expérience maritime, qui lui permettait peut-être de lancer de telles explorations. Après tout, il est historiquement prouvé que la Flotte de Zheng He réussira à atteindre l’Afrique orientale et Madagascar. Mais avec la disparition de Zhu Di en 1424, ce pays perdait le seul homme d’Etat possédant l’énergie et le charisme susceptible de mener à bien de futures expéditions. En abandonnant au contraire toute volonté d’expansion maritime au profit des affaires intérieures, l’Empire du Milieu, venait de rater l’occasion de dominer le globe.
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