Le dernier titre de la belle collection « Les Journées qui ont fait la France » nous entraîne à Bordeaux, le 16 juin 1940. Ce jour là, alors que l’armée allemande déferle sur le pays, le chef du gouvernement, Paul Reynaud, jette l’éponge, et laisse la place au Maréchal Pétain. C’est la consécration des partisans d’un armistice avec l’Allemagne, l’hypothèse étant en débat depuis plusieurs jours. Dès le lendemain, Pétain annonce, « le cœur serré, qu’il faut cesser le combat », des pourparlers étant ouverts avec Hitler aboutissant le 22 juin à la conclusion en catastrophe d’un cessez-le-feu qui ouvre la voie à l’occupation et au déshonneur.
Le choix de cette date du 16 juin 1940 par Eric Roussel apparaît ainsi pertinent. Le 22 juin 1940 n’en est que la conséquence, de même que le 10 juillet (qui signe l’abolition de la République et a fait déjà l’objet du livre d’Emmanuel Berl dans cette même collection) : c’est le 16 juin que tout se noue, et que Pétain et ses séides engagent la France sur le chemin de la compromission. Or, rien ne vient leur barrer la route, et tout s’écroule. Les partisans de la continuation du combat se dispersent et perdent leurs moyens, s’efforçant au contraire de maintenir vaille que vaille une légalité républicaine poussée à l’extrême, sans comprendre qu’une telle forme de loyalisme aux apparences formelles n’avait plus cours face aux manœuvres d’agents voués à leur disparition. Seul un De Gaulle saura avoir le geste à la hauteur des événements, un geste de rupture éclatante, quittant la France pour l’Angleterre et administrant aux « capitulards » son appel du 18 juin… qui passera globalement inaperçu.
Eric Roussel nous décrit un régime, un pays qui s’effondrent, à tous les niveaux. Cet effondrement, il en analyse les causes : les tendances « lourdes » (mauvaise appréhension du danger nazi, pacifisme, inadaptation de la pensée militaire, divisions de l’opinion) et les « fossoyeurs » (Pétain, Laval, leurs sbires), ainsi que ceux qui auraient pu s’y opposer, mais, pour diverses raisons, en furent incapables (Reynaud, Herriot, Jeanneney, Mandel). Bref, c’est bel et bien une République qui s’avoue vaincue. Mais si l’ouvrage reste essentiellement brillant et nuancé, il n’en commet pas moins quelques impairs, accordant bien trop de crédit à l’idée – absurde – que Pétain aurait déjà fait preuve de sénilité, insinuant également que la guerre ne pouvait être poursuivie en Afrique du Nord alors que le contraire a été surabondamment démontré depuis des décennies, ou encore que De Gaulle n’aurait pas nécessairement été hostile à l’armistice, ce qui étonne un peu dans la mesure où le « Connétable » n’a jamais varié, en écrits comme en parole, dans sa dénonciation d’un tel « crime ». Il n’en demeure pas moins que Le naufrage demeure un récit vivant et dépassionné de cet épisode sinistre de notre Histoire, une journée où la France a été littéralement mise à terre, tant par l’ennemi extérieur qu’intérieur.
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