La Résistance relève, de nos jours, de ces épopées lointaines dont le sens se perd au fur et à mesure que la mémoire s’efface. Les divers protagonistes ayant survécu à cette aventure ont tous, et rapidement, publié leurs mémoires, parfois pour se défendre d’accusations d’imprudence, voire de trahison. S’est élaboré parallèlement une histoire scientifique de la Résistance, marquée par une confiance accrue, et peut-être excessive, accordée à cette autre source historique qu’est le document d’époque.
A cet égard, Daniel Cordier, ancien secrétaire personnel de Jean Moulin, a joué un rôle majeur dans cette appréhension plus rigoureuse de la période, nonobstant les travaux de valeur d’Henri Michel et Louis Noguères. En publiant une monumentale biographie de Jean Moulin en quatre volumes (les trois premiers chez Jean-Claude Lattès, le dernier chez Gallimard), cet auteur a adopté une démarche pour ainsi dire unique : ajouter au regard serré de l’historien la mémoire du témoin.
Ce travail colossal sur Moulin a sans doute contribué à l’évolution de la perception qu’avait Daniel Cordier de cette « époque déraisonnable », et de sa propre implication. A ce titre, il faut lire ces Mémoires comme le produit d’une réflexion de plusieurs décennies sur sa personnalité, et sur la manière, notamment, dont l’auteur était passé de son état de jeune militant d’extrême droite à celui de défenseur des libertés individuelles. Ce témoignage se veut également un dernier hommage rendu par Daniel Cordier à ce « patron » dont il a, durant la totalité de la guerre, ignoré la véritable identité.
En ressort un récit fouillé, au style brillant, et illustrant les réalités complexes qui se posaient à la jeunesse française en 1940, à l’issue du désastre qui s’était abattu comme a foudre sur tout un pays. Un patriotisme exacerbé est à l’origine de l’engagement de Cordier dans la clandestinité, loin de tout amour de la démocratie, Cordier ne dissimulant pas la profonde bêtise de son antisémitisme d’alors. Mais entrer en Résistance suppose tout de même d’accepter une certaine idée de la France dont « Caracalla » réalisera vite l’antinomie avec son idéologie crypto-fasciste. Croiser la route de Jean Moulin, alias « Rex », alias « Max », constituera l’étape décisive vers la maturité.
Autrement dit, les Mémoires de Daniel Cordier s’apparentent à un récit d’apprentissage vertueux, occasionnellement cocasse, souvent dramatique, avec en toile de fond la personnalité de Jean Moulin dont se devine le destin tragique. Sur le plan historique, nous avons donc là une pièce de plus - mais laquelle ! - à verser au tragique dossier de l’Occupation. Sur le plan littéraire, c’est un petit bijou.
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