Avec ce livre, Tony Judt réussit d’abord un véritable tour de force. L’historien américain, fondateur du Erich Maria Remarque Institute de l’Université de New York, nous propose effectivement une synthèse claire, érudite et complète de l’histoire européenne des soixante dernières années qui intègre tant les pays d’Europe occidentale que ceux d’Europe de l’Est, sous influence soviétique. C’est effectivement l’un des objectifs majeurs de cet ouvrage pour l’auteur duquel on « ne saurait raconter l’histoire des deux moitiés de l’Europe d’après-guerre en les isolant l’une de l’autre [car] 1945 n’a jamais vraiment été tout à fait le nouveau départ qu’on dirait parfois ». Cette logique comparative assumée s’appuie sur la difficulté partagée, dans les deux moitiés de l’Europe, à gérer un héritage commun (extrémisme politique, guerre, collaboration, destructions massives...) à l’issue du second conflit mondial.
Difficile à résumer en quelques lignes, vigoureusement critiqué, notamment outre-Atlantique, ce travail tend à réévaluer - c’est-à-dire minimiser - la place des Etats-Unis sur la construction européenne et revient avec insistance sur l’influence de la social-démocratie dans la genèse de cette œuvre politique. Synthèse brillante des grands moments de l’histoire de l’Europe, ce livre offre une vision dépassant les perceptions strictement nationales qui dominent encore dans les historiographies européennes. Le rôle des Nations les plus modestes n’est, en outre, pas oublié (les pays scandinaves, par exemple). Celles-ci retrouvent dans ces pages un cheminement intelligible aux côtés des « grands » (France, Allemagne, Royaume-Uni).
S’il n’échappe pas à certains partis pris parfois peu étayés (François Mitterrand constitue, parmi d’autres, une cible de premier choix), et si la dernière partie de son travail apparaît par certains aspects moins solides que celles qui précèdent, Tony Judt n’en livre pas moins à ses lecteurs un ouvrage, agréablement écrit, qui fera date. La traduction, bienvenue, de « Postwar » (2005) offre ainsi une analyse largement renouvelée de l’histoire européenne des soixante dernières années. Intellectuellement stimulante, cette étude met en lumière le fait que l’Union européenne « peut bien être une réponse à l’histoire [mais] ne saurait jamais en être le substitut ».
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