La seconde moitié du XVIIIème siècle a amorcé ce que certains historiens ont appelé la « prépondérance anglaise ». L’Angleterre se dote en effet, à l’époque, et malgré la concurrence française, d’un immense empire colonial, qui s’étend du Canada aux Indes en passant par l’Egypte. Le moindre des paradoxes est que cette acquisition des « joyaux de la Couronne » se fera sans politique coordonnée, sans « grand dessein », et de manière parfois hasardeuse. A cet égard, il n’est pas inintéressant de s’attarder sur le volet « artistique » de cette colonisation, c’est-à-dire le rôle joué, en la circonstance, par les collectionneurs et les marchands d’art. La jeune historienne britannique Maya Jasanoff s’attaque ainsi à un aspect méconnu de l’Histoire internationale, où la géopolitique planétaire se voit façonnée par la soif de gloire et de reconnaissance sociale d’une poignée d’individus.
L’ouvrage constitue en effet une histoire de l’impérialisme franco-britannique de la fin de la Guerre de Sept Ans aux années 1850, principalement concentrée sur les rivalités européennes aux Indes et en Egypte. A la suite des défaites françaises en Extrême-Orient et au Canada, sanctionnées par le Traité de Paris de 1763, l’Angleterre se crée en effet un empire, mais que la France s’efforce de rogner par la suite, soutenant les insurgés américains dans les années 1770, préparant une invasion de l’Egypte mise en pratique en 1798, et appuyant Tipou Sahib en Inde. Cependant, la force des armes, la supériorité navale britannique, l’habileté des généraux et des diplomates français n’expliquent pas tout. C’est qu’entre-temps, l’art local est devenu un enjeu. De taille.
Les collectionneurs viennent certes de tous les milieux. Ce sont le plus souvent des marginaux obsédés par l’idée de faire fortune, à une époque où le voyage en Asie ou en Afrique du Nord relève de l’aventure pure et simple. Parfois malgré eux, ils vont contribuer à créer un monde nouveau, fondé sur la multiplicité des échanges culturels et commerciaux, mais aussi sur la domination de la puissance la plus forte.
De leur part, la collection d’objets d’art et en particulier lorsqu’elle prend des proportions aussi massives, s’inscrit en effet dans la recherche du pouvoir - économique, social, et politique. Ces objets d’une grande beauté exotique leur permettent d’étaler leurs richesses, donc de conforter leur assise sociale. Le cas de Robert Clive, l’un des pontes de la Compagnie anglaises des Indes orientales, est à cet égard des plus révélateurs. L’homme a en effet largement contribué à l’extension territoriale de l’Angleterre en Extrême-Orient, et s’est taillé sur mesure une réputation - non usurpée - de gloire militaire et commerciale matérialisée par l’immensité de sa collection d’art.
Progressivement se mettra en œuvre une véritable « mode », à l’origine de l’ouverture de chantiers archéologiques en Egypte. Les trésors historiques de la vallée du Nil vont ainsi devenir l’objet d’une sévère confrontation anglo-française, personnifiée par divers personnages hauts en couleur tels qu’Henry Salt (pour l’Angleterre) ou Bernardino Drovetti (pour la France). S’ouvre dès lors une controverse sur le sort des œuvres d’art « prélevées » (pillées ?), les Français s’attachant à les expédier en France, à l’inverse des collectionneurs britanniques, soucieux de préserver le patrimoine local par ambition personnelle... à concrétiser sur place.
Ainsi que le démontre Maya Jasanoff, l’acquisition des œuvres d’art et des objets précieux fait partie intégrante de l’histoire de l’impérialisme franco-anglais. Elle a, tout d’abord, été pratiquée par des individus qui se sont avérés des moteurs de la prolifération coloniale. Elle a également été instrumentalisée pour justifier, sur le moment ou après coup, l’expansion de nos deux grandes puissances, comme en témoigne, au demeurant, le cas édifiant de l’expédition de Bonaparte en Egypte. Il n’est pas anodin, en ce sens, que l’Egypte de Mehemet Ali ait prohibé l’exportation de monuments ou de pièces de musée, compte tenu du fait que l’exploitation de patrimoine culturel ouvrait la voie, mais de manière insidieuse, au colonialisme européen.
Avec ce livre consacré à la naissance tourmentée des empires coloniaux français et britanniques, Maya Jasanoff mêle ainsi habilement la grande et la petite Histoire, au service d’une étude approfondie des mécanismes - parfois inattendus - de l’impérialisme.
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