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Berlin-Stasi

Jean-Paul Picaper

Histoire drôle est-allemande, du temps où le Mur faisait partie des réalités intangibles. Erich Mielke, responsable de la Sécurité d’Etat en R.D.A., s’entretient avec le leader du pays, Erich Honecker. « Dis donc, Erich, dit Mielke. Quel est ton passe-temps favori ? » « Je collectionne les blagues qu’on raconte sur moi. Et le tien ? » « C’est un peu comme le tien, Erich, répond Mielke. Je collectionne les gens qui racontent ces blagues. » Comme on sait, plus l’oppression est forte, plus le désespoir immense, plus pertinente est la blague politique. De fait, le monde communiste verra proliférer d’innombrables histoires drôles dénonçant les méfaits et l’incompétence du régime. Méfaits et incompétence que stigmatise Jean-Paul Picaper dans Berlin-Stasi, livre à la fois autobiographique - il a enseigné à Berlin-Ouest, outre d’être correspondant de presse français en Allemagne - et documentaire, consacré à la police politique est-allemande, la Staatssicherheit, en abrégé Stasi, et en particulier à son quadrillage de Berlin-Est et, ce que l’on connaît moins, à la déstabilisation de Berlin-Ouest. A ceci près que le livre de M. Picaper n’a rien d’une histoire drôle, et tient davantage de la plongée dans un cauchemar qui a, fort heureusement, pris fin vingt ans auparavant.

La Stasi était l’épée et le bouclier du régime. Bouclier en ce qu’elle a imposé un contrôle strict sur une Allemagne de l’Est dépourvue de la moindre ouverture démocratique, avec l’aide du Mur érigé en 1961. Epée en ce qu’elle a infiltré plusieurs espions en Allemagne fédérale, et notamment à Berlin-Ouest, agents qui ne se contentaient pas de collecter des renseignements, mais s’efforçaient également d’accréditer les mensonges de la propagande communiste et, le cas échéant, susciter des incidents susceptibles d’affaiblir le « gouvernement de Bonn », voire le discréditer. Jean-Paul Picaper cite de nombreux exemples édifiants de ce travail de sape, rappelant ainsi ce scoop rendu public outre-Rhin cette année : l’agent de police de Berlin-Ouest ayant abattu le jeune Benno Ohnesorg le 2 juin 1967, dans le cadre de la répression d’une manifestation d’étudiants gauchistes hostiles à la visite du Shah d’Iran, tragédie à l’origine de la radicalisation de la gauche non-parlementaire (qui accouchera de la « Bande à Baader »), était précisément un agent de la Stasi ! Quant à la tristement célèbre Ulrike Meinhof, nous apprenons qu’elle était une communiste pure et dure encartée à Berlin-Est bien des années avant son passage à l’acte terroriste. Und so weiter.

Révélations explosives, certes, et nombreuses, si nombreuses qu’elles remettent en cause bien des faits que l’on croyait connus. Autrement dit : impossible de voir l’Histoire allemande des soixante dernières années du même oeil ! Mais on serait tenté d’être davantage prudents. De là à conclure, par exemple, que la R.D.A. a volontairement allumé l’étincelle qui mènerait à cette explosion de violence en R.F.A. dans les sixties et les seventies, il n’y a qu’un pas que M. Picaper franchit bien facilement, alors qu’il rappelle par ailleurs que le policier ayant exécuté Ohnesorg était une tête brûlée à la gâchette facile, sans oublier que la personnalité de Meinhof était assurément plus complexe. Cet épisode illustre ainsi les qualités et les défauts du livre : beaucoup de précisions et de révélations sont apportées, mais sont mises au service d’un discours sans nuance décrivant l’Allemagne de l’Est et sa police politique comme un bloc monolithique, dans lequel les luttes d’influence existaient certes jusqu’au plus haut niveau mais sans remettre en cause la cohérence d’une politique oppressive et d’une diplomatie agressive, selon l’auteur. Les troubles ayant affecté la jeunesse ouest-allemande dans les années soixante, pour ne citer que cet exemple, sont ainsi un peu trop vite attribués aux machinations des dirigeants de la R.D.A. Or le basculement dans le terrorisme ne saurait exclusivement, ni même essentiellement, être issu de l’Est. Ce qui est un autre débat, qui mériterait un autre livre.

En tout état de cause, et si l’on est tenté de suivre M. Picaper lorsqu’il affirme que la fermeté occidentale envers le Bloc de l’Est, impliquant une supériorité militaire et technologique, est l’une des causes majeures de l’absence de guerre ouverte, voire de l’implosion du Bloc communiste lui-même, l’ouvrage présentement recensé aurait du procéder à une relecture davantage posée de l’histoire est-allemande. A ce titre, recourir à une chronologie fine lui aurait permis de déterminer les complexités d’une dictature qui a failli, à diverses reprises, se libéraliser, ne serait-ce que de manière limitée. Bref, il est dommage que M. Picaper, qui peut se prévaloir, lui-aussi, de son statut de témoin, pour avoir vécu dans l’enclave de Berlin-Ouest, n’ait pas pu faire preuve de davantage de nuance dans son analyse, la description d’une dictature et de son bras armé pouvant se passer de remarques dénonciatrices qui se retrouvent, ici, à chaque page du livre. Que le communisme, en particulier celui d’importation soviétique, ait été mortifère et tyrannique est parfaitement établi, mais cette seule grille explicative de la République démocratique allemande apparaît singulièrement limitée, et les quelques comparaisons-assimilations à l’Allemagne nazie effectuées par M. Picaper (témoin ce dialogue aux Enfers entre Mielke et son homologue S.S. Kaltenbrunner...) ne font, au final, que simplifier encore davantage le portrait d’un régime autoritaire qu’il aurait été bien plus intéressant d’étudier sous le prisme de ses rapports, parfois ambivalents, avec le Grand Frère soviétique, de ses complexités structurelles et sociales. Une telle contextualisation n’aurait en rien diminué ou exonéré la criminalité évidente d’une telle dictature.

Il n’en demeure pas moins que cet ouvrage percutant et d’une grande richesse documentaire, quoique un peu touffu, se révèle d’autant plus intéressant qu’il comprend de nombreuses interviews d’anciens pontes des services de renseignements est et ouest-allemands, de dissidents, de membres de réseaux d’évasion vers l’Ouest, comme d’anciens communistes qui sont loin d’avoir tout renié, ni même tiré les leçons de leur débâcle. Si l’on n’est pas obligé de se rallier à toutes les analyses de l’auteur, force est d’admettre qu’il maîtrise parfaitement son sujet, et que la masse de faits, voire d’éléments nouveaux, qu’il apporte mérite tout de même une grande attention. En particulier en ces temps où l’Ostalgie fait des ravages outre-Rhin.

Nicolas Bernard

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Titre : Berlin-Stasi
Auteur : Jean-Paul Picaper
Editeur : Editions des Syrtes
Nombre de pages : 520
Publication : octobre 2009
Prix : 22 €
ISBN : 978-2-84545-150-6

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