Il y a soixante-cinq ans, l’Armée rouge livrait d’effroyables combats de rues au coeur du Reich, dans la capitale de cet empire qui devait durer mille ans, et dans laquelle allait périr son Führer, acharné à combattre jusqu’au bout. Sur cet affrontement apocalyptique, sur la chute de la dictature nazie, bien des ouvrages ont été publiés, et d’excellente facture au demeurant, de La Dernière Bataille du journaliste américain Cornelius Ryan à La Chute de Berlin, d’Anthony Beevor, tandis que le cinéma ne s’y est pas moins intéressé, du très crétin blockbuster de la propagande stalinienne La chute de Berlin (1949) au chef d’oeuvre allemand Der Untergang (2005). Toutefois, il manquait, en langue française, une étude d’ensemble des aspects militaires de cette gigantesque opération. Laquelle, si elle s’achève dans la première semaine de mai 1945, trouve ses origines dans les plans et calculs stratégiques de l’année précédente.
Après Koursk et Stalingrad, Jean Lopez revient, avec un talent narratif indiscutable, sur ce dernier épisode de la guerre germano-soviétique, à la fois si médiatisé et si méconnu dans les leçons qu’il apporta - ou plutôt n’apporta pas - à "l’art" de la guerre. Intentions des dirigeants politiques et militaires, état des forces en présence et de leurs conceptions doctrinales militaires, exposé des combats : l’ouvrage parvient à être exhaustif sans jamais rebuter. Jean Lopez a surtout tenu à réfuter bien des mythes propagés par les officiers allemands soucieux de se poser en vaillants héros de la lutte contre le communisme, dans leurs plaidoyers d’après-guerre, accompagnant leurs professions de foi de remarques méprisantes envers l’Armée rouge, vaste troupeau de paysans ignares, incapables d’émettre une pensée stratégique cohérente, et qui n’ont du leur victoire qu’à la prétendue sottise de Hitler et à leur surnombre impressionnant. Balivernes, réplique Jean Lopez, qui se base en effet sur les travaux les plus récents, de manière à rééquilibrer une histoire par trop "germanocentrée" jusqu’à présent - de quoi démentir l’axiome selon lequel l’Histoire serait écrite par les vainqueurs !
L’auteur, tout d’abord, s’efforce de déterminer les stratégies des différents belligérants, des chefs d’Etat aux généraux, dont les ambitions peuvent en effet varier au gré du contexte. En 1944-1945, Hitler, lui, s’en tient à ses préceptes racialistes : pas question de négocier avec Staline, mais au contraire saper par tous les moyens son alliance avec les Occidentaux pour accoucher d’un miracle militaire similaire à celui dont a su profiter Frédéric II à la fin de la Guerre de Sept Ans lorsque la Russie s’est finalement ralliée à lui contre ses ennemis austro-germano-français. Ainsi, d’après M. Lopez, se comprennent certaines décisions du dictateur hâtivement qualifiées de bourdes militaires : l’offensive des Ardennes de décembre 1944 vise à mettre en échec l’avance alliée pour inquiéter Londres et Washington sur la suite des événements, et les amener à réaliser que l’Armée rouge risque de se saisir d’une plus grande partie de l’Europe, tandis que le maintien de troupes en Courlande est un moyen de bloquer plusieurs formations soviétiques... et de disposer d’une future base de départ pour une invasion germano-occidentale de l’U.R.S.S. ! Les généraux allemands, eux, se perdent dans des illusions tout aussi chimériques, se raccrochant à l’espoir d’une paix séparée à l’Ouest et organisant peut-être à cet effet les fortifications de leurs divisions du Front de l’Est pour sauver le maximum de militaires et de civils allemands possible en ouvrant l’arrière-pays aux Anglo-Saxons. Ces finasseries de "haute" politique sont également perçues par Staline, qui, en l’occurrence, reprend la main sur l’Armée soviétique et impose ses grandes lignes stratégiques en fonction d’objectifs politiques : conquérir l’Europe de l’Est, en expulser les minorités allemandes dans le cadre des futurs remodelages frontaliers, et surtout s’emparer de Berlin, objectif symbolique par excellence. Les Américains, pour leur part, pensent différemment, le général Eisenhower, livré à lui-même dans les jours qui suivent le décès du Président Roosevelt, se bornant à faire application des directives énoncées l’année précédente : achever la guerre au moindre coût possible, et négliger la capitale allemande, alors qu’il était sans doute possible de l’atteindre dans les derniers jours d’avril...
Avec précision, M. Lopez revient également sur la armées allemande et soviétique, ce pour réfuter le mythe d’une écrasante supériorité numérique de l’Armée rouge qui lui aurait permis d’écraser une Wehrmacht toujours qualitativement supérieure, mais réduite à une peau de chagrin. Certes, le Reich est, à cette époque, aux abois : son territoire est plus que jamais bombardé, sa production s’effondre, le carburant fait défaut, les effectifs fondent comme neige au soleil, mais la troupe possède encore un matériel appréciable et semble rester combative, coercition politique et haine des "hordes judéo-bocheviques" aidant. Il est vrai que les atrocités soviétiques, complaisamment dépeintes par la propagande de Goebbels, sont de nature à ôter aux Landser tout esprit de compromis - mais n’exagérons rien, tout de même : certaines études d’historiens allemands insistent au contraire sur la réelle décomposition du moral de l’armée allemande. L’Armée rouge, pour sa part, est au sommet de son "art", ayant parfaitement intégré en pratique les conceptions théoriques de ses cerveaux de l’entre-deux-guerres, incluant feu le Maréchal Toukhatchevski, sur la "bataille en profondeur" : là où les Allemands cherchaient à cisailler, foncer et encercler de gigantesques armées, les Soviétiques, pour leur part, ambitionnent la désagrégation du système de défense adverse. Un objectif servi par l’effet de surprise accentué par l’intoxication de l’ennemi (maskirovka), une préparation minutieuse, d’intenses barrages d’artillerie, et l’engagement d’armées blindées autonomes et excellemment coordonnées pour exploiter la percée et ravager les arrières du dispositif adverse. Cet "art opératif", comme l’appelle Jean Lopez, aboutira à l’offensive dévastatrice de janvier-février 1945 en Pologne et Allemagne orientale, conduisant l’assaillant à franchir près de 500 km pour se retrouver sur l’Oder, à 60 km à peine de Berlin. Mais l’art opératif est une chose, les desiderata de Staline en sont une autre, sans oublier les rivalités opposant ses généraux, ce qui génère de nombreux mécomptes et massacres dignes de Verdun en maints secteurs du Front, lors de la conquête de la Poméranie, ou lorsque Joukov piétine dans les premiers jours de son offensive finale contre la capitale nazie.
La narration, dynamique mais jamais complaisante, des divers affrontements illustre les conséquences matérielles et humaines de ces considérations doctrinales et géostratégiques. M. Lopez s’intéresse, paradoxalement, moins à la conquête de Berlin en tant que telle qu’aux batailles qui l’ont entourée, tant d’un point de vue chronologique que géographique. Le lecteur désireux d’en savoir davantage sur la chute de la ville stricto sensu se reportera à Ryan ou à Beevor : en revanche, l’amateur d’histoire militaire trouvera certainement son compte, qu’il soit d’accord ou non avec les conclusions de l’auteur, dans l’exposé des différentes opérations soviétiques et allemandes des six derniers mois de la guerre en Europe. L’ouvrage, en effet, s’est voulu une entreprise de réhabilitation de l’Armée rouge, non pas d’un point de vue moral - Jean Lopez rappelle au contraire que ses exactions (meurtres, viols, pillages) ont nourri la propagande allemande tout en dissolvant l’esprit combatif des Frontoviki et réduit, en conséquence, les chances de parvenir à une fin anticipée de la guerre - mais sous l’angle de la théorie militaire. L’Armée soviétique, en effet, n’a pas vaincu parce qu’elle affichait prétendument une considérable supériorité numérique : elle a écrasé son adversaire parce que son système doctrinal était plus efficace, car mieux adapté au concept d’une guerre totale. Une analyse qui risque de déplaire aux thuriféraires de la Wehrmacht, mais qui ne peut que nous inciter à espérer, de la part de Jean Lopez, qu’il s’intéresse, par la suite, à d’autres épisodes de la "Guerre à l’Est", tels que l’opération Barbarossa ou la bataille de Moscou. A quand, donc, un quatrième volume ?
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