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Blackwater

L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde

Jeremy Scahill

On connaît l’aphorisme de Max Weber, selon lequel l’Etat est le groupement politique qui revendique avec succès le monopole de la contrainte physique légitime. Si Erik Prince, P.D.G. de la société Blackwater, a lu Weber, sans doute n’a-t-il pas manqué de s’esclaffer. Son entreprise, en effet, s’inscrit dans un phénomène de remise en cause du principe weberien, celui de la privatisation de cette violence légitime.

Journaliste d’investigation chevronné, Jeremy Scahill a mené son enquête sur cette société privée ô combien méconnue et énigmatique. Créée en 1998 par Erik Prince, personnalité très ancrée à droite de l’échiquier politique américain, au point de sombrer dans une rhétorique catholique extrémiste, Blackwater se veut, d’emblée, un fournisseur d’agents de sécurité et un prestataire de services, notamment en ce qui concerne l’entraînement des policiers et des militaires américains. Son ascension sera facilitée par plusieurs facteurs : le riche carnet d’adresses de ses dirigeants, bien introduits au sein du gouvernement et du Congrès, et en particulier chez les cercles républicains, la volonté de l’administration Bush de réduire les charges administratives, y compris au sein de la Défense, en recourant à une vague de privatisations, et enfin les difficultés nées de la guerre en Irak.

L’armée américaine est certes entrée à Bagdad, mais a manqué d’effectifs pour contrôler sa conquête. Dans ces conditions, la Maison-Blanche a du faire appel à des prestataires privés pour renforcer la sécurité en Irak. Blackwater s’est, à ce titre, signalée en obtenant le contrat de la protection du proconsul Paul Bremer, et des quartiers généraux de la nouvelle autorité du pays. Depuis, plusieurs milliers de ses agents patrouillent, lunettes noires et pistolets-mitrailleurs au poing, en véhicules ou en hélicoptères, dans l’ancienne capitale de Saddam Hussein, bénéficiant d’une quasi-impunité de fait garantie par le Département d’Etat et les autorités américaines locales. Au risque de se faire tuer et mutiler par les insurgés, ce qui est déjà arrivé... Mais, fait essentiel, la disparition de ces « contractuels » - un mot plus seyant que « mercenaires » - ne suscite pas la même angoisse aux Etats-Unis que la mort des Boys.

Et pour cause : Blackwater recrute dans le monde entier, en particulier en Amérique du Sud parmi d’anciens tueurs des différentes juntes militaires. Et ses différentes attributions de marchés (entraînement des forces d’Azerbaïdjan, dans le cadre de la sécurisation de la Caspienne, etc.), outre d’étendre sa réserve de main d’œuvre, lui permet d’accumuler des profits. De fait, en 2005, Blackwater va se payer le luxe d’intervenir à la Nouvelle Orléans après le passage du cyclone Katrina, sur un prétexte humanitaire alors qu’il s’agit de protéger les établissements bancaires, les sièges de sociétés commerciales ou de leurs filiales, et les plus riches personnalités de la ville. Peut-être Erik Prince et ses adjoints, qui comptent d’anciens vétérans de la C.I.A. ou du Pentagone, croient-ils sincèrement dans le caractère « évangéliste » de leur « mission » (la pacification de l’Irak étant perçue comme une nouvelle « croisade » !). Le fait est que la réalité est bien plus trouble.

L’un des enjeux de l’élection présidentielle américaine de 2008 portera bel et bien sur le devenir de ces armées privées qui se vendent au plus offrant, et sur l’abandon ou non, par l’Etat, du monopole de la violence physique légitime. Le bourbier irakien, à ce titre, et comme le rappelle M. Scahill, ne laisse guère d’alternative au successeur de G.W.Bush : la nécessité d’y maintenir l’ordre conduira sans aucun doute à inscrire dans la durée le recours à ces nouveaux « professionnels », en dépit de toutes les bavures qu’ils occasionnent sur place. Dès lors, la privatisation de la contrainte physique, dont Blackwater constitue l’illustration la plus significative, a de beaux jours devant elle.

Nicolas Bernard

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Titre : Blackwater. L’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde
Auteur : Jeremy Scahill
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 400
Publication : septembre 2008
Prix : 24,80 €
ISBN : 978 2 7427 785757 7

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