Initialement paru en 1969 sous le titre Perdre une bataille, réédité en 1990 dans une version revue et corrigée compte tenu des révélations entourant le décryptage des codes allemands Enigma par les Alliés, ce livre d’Alistair Horne demeure, plus que jamais, un classique de grande valeur sur l’histoire de notre plus grave déroute militaire à ce jour.
Cet historien britannique consacre en effet l’essentiel de Comment perdre une bataille à l’exposé de la campagne de France au cours de ses trois premières semaines, du 10 mai 1940, date du déclenchement de l’invasion nazie, au 4 juin 1940, au moment où Dunkerque tombe aux mains de la Wehrmacht, qui n’a pas réussi à empêcher l’évacuation du corps expéditionnaire britannique. Seul un chapitre est consacré aux deux semaines suivantes, qui voient l’armée allemande déferler sur le reste de la France et les débris de notre armée tenter un ultime baroud d’honneur sur la Somme et en quelques autres endroits, sur fond de désagrégation du pouvoir politique, ce jusqu’à l’armistice du 22 juin 1940. Toutefois, le prologue de cette écrasante défaite, qu’Horne fait remonter à 1918, couvre le premier tiers du livre.
Le désastre de 1940 découle, selon cet auteur, d’un ensemble de facteurs qui ne sont guère à l’honneur de la France. Ses généraux, vieillis, n’ont pas su s’adapter aux nouvelles technologies, et ont mené en 1939 la guerre qu’ils avaient gagné en 1918. Son gouvernement n’a pas su mener une politique cohérente, alternant entre le bluff le plus éculé et la lâcheté la plus aboutie. Sa population, en outre, a été rongée par des tensions internes, sans se montrer particulièrement enthousiaste à l’idée de combattre la peste nazie. Indéniablement, Alistair Horne inscrit ses développements dans une thèse dite du « déclin », d’ailleurs soutenue par nombre de ses confrères français parmi les plus prestigieux, de Marc Bloch à Henri Michel, de Jean-Baptiste Duroselle à, cette année, Jean-Claude Quétel.
Ainsi, Horne ne nie certes pas le redressement militaire opéré par le Front populaire, mais estime, avec raison, que ce programme de réarmement, malgré la quantité et la qualité des armes produites, est intervenu trop tard, et n’a pas su être correctement appliqué. Les divisions cuirassées françaises, notamment, alignaient autant de chars que leurs homologues allemandes, et de meilleure qualité, mais sans appui aérien (ce qui les rendait vulnérables à l’artillerie volante que constituaient les Stukas), et sans dispositif de communication adéquat facilitant les manœuvres combinées
D’un autre côté, son étude révèle à quel point l’offensive allemande dans les Ardennes, là où tout a basculé, tenait tout de même du pari particulièrement risqué, voire des plus hasardeux. Sa réussite tient indubitablement de la combinaison du talent des officiers chargés de son exécution (Guderian, Rommel, entre autres), d’une certaine part de chance, mais aussi, pour revenir à la thèse centrale de l’historien britannique, à la fragilité d’un dispositif défensif d’autant moins efficace qu’il découlait d’une stratégie dépassée et que les troupes qui y étaient affectées avaient vu leur combativité érodée par des années de divisions franco-françaises et de pacifisme, ce qui est un peu plus discutable, mais ne saurait être pour autant écarté d’emblée.
Certains aspects de l’ouvrage ont tout de même mal vieillis, tels que les considérations intéressant les véritables intentions de Hitler. Ce dernier, comme on le sait aujourd’hui, a notamment stoppé ses chars devant Dunkerque, le 24 mai 1940, par souci de négocier avec les Alliés occidentaux un accord de paix qui ménagerait leur susceptibilité et lui donnerait les mains libres, une fois l’Ouest neutralisé par une « paix dans l’honneur », pour conquérir l’Est soviétique. De même, si l’étude du cas français reste pertinente, Horne ne se penche pas assez sur les fragilités de l’Angleterre, pourtant animée par un courant pacifiste aussi haut placé qu’en France.
Il n’empêche que cet ouvrage gagnerait indéniablement à être relu, et à être découvert par les nouvelles générations. Cette autopsie d’un échec militaire prévisible, à défaut d’être inévitable, est une pièce de plus à verser au débat intéressant les origines de l’Occupation, sans omettre ses intérêts évidents en matière stratégique et tactique.
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