Le personnage de Hitler a été constamment sous-estimé. Dès le début de son ascension politique, nombreux ont été ses critiques - ou même ses alliés de circonstance - à le juger brouillon, indécis, brutal. Les intellectuels, l’aristocratie traitaient avec condescendance, voire mépris, cet « agitateur de brasserie » en apparence facilement manipulable... Mais une fois au pouvoir, le Führer saura mettre au pas, d’une manière ou d’une autre, adversaires comme collaborateurs. Son flair politique, son habilité tactique, son immense aptitude à percer à jour autrui, sont autant de qualités qui lui ont permis de devenir le maître de l’Allemagne et de ne perdre le pouvoir qu’après plusieurs années de guerre impliquant la plus puissante coalition militaire du monde. Autant l’avouer, même si la chose ne fait pas plaisir : Hitler était intelligent. Diaboliquement intelligent.
Et cultivé, de surcroît. Sa bibliothèque personnelle comprenait plusieurs milliers de titres. S’inspirant de l’expérience du philosophe Walter Benjamin, pour qui la bibliothèque pouvait constituer une fenêtre ouverte sur l’âme humaine, Timothy Ryback s’est efforcé de creuser cette piste inexplorée de la mentalité hitlérienne. Les livres non lus ayant à ce titre autant d’importance que ceux dévorés par leur propriétaire, les annotations de ce dernier pouvant se révéler des plus significatives.
Que soulignent ces ouvrages ? Que Hitler préférait Shakespeare aux dramaturges allemands. Qu’il s’intéressait aussi bien aux théories racistes qu’aux romans d’aventure de Karl May. Qu’en dépit de plusieurs titres il n’attachait guère d’importance au spiritisme, à l’occultisme. Malheureusement, M. Ryback n’effectue pas toujours les déductions qui s’imposent de ses trouvailles. La lecture de Shakespeare, notamment, pouvait en dire long sur sa perception de l’Angleterre, sa passion de la politique. Les intérêts philosophiques de Hitler ne sont guère explorés, même s’il se confirme que, et de son propre aveu, il s’inspirait bien moins de Nietzsche que de Schopenhauer d’une part, et Wagner d’autre part. On ne saurait enfin guère suivre M. Ryback dans certaines de ses suggestions quant aux prétentions d’écrivain de Hitler : la politique, et elle seule, restait prioritaire, pour satisfaire ses pulsions racistes et revanchardes, la plume n’étant qu’un moyen de diffuser ses idées... ou de les camoufler. Sur la forme enfin, le présent livre demeure par trop anecdotique.
Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de M. Ryback apporte sa pierre à l’édifice de notre connaissance du dictateur nazi. Le rôle moteur de l’écrivain antisémite Dietrich Ekhart dans l’apprentissage politique de Hitler est justement mis en lumière, même s’il convient de rappeler l’existence d’autres mentors non évoqués par l’auteur, comme notamment Max Erwin Von Scheubner-Richter, lui aussi antisémite et consul d’Allemagne en Turquie au moment du génocide arménien. Bref, le journaliste américain a accompli là un travail intéressant, qui devrait inviter la recherche à lui emboîter le pas.
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