Si l’Histoire suivait un cours linéaire et, disons, prévisible, cet ouvrage majeur sur la Résistance française aurait du paraître en français quarante ans plus tôt. Malheureusement, la volonté des autorités britanniques en décidera autrement, puisque ces dernières mettront leur veto à toute publication hexagonale de ce travail. On débattra encore de cette surprenante décision du gouvernement londonien : félicitons-nous plutôt de ce que cette interdiction ait été levée, et que le public français ait - enfin - accès à ce volume qui, tout estampillé « officiel » qu’il soit, n’en demeure pas moins un grand livre d’Histoire, assorti dans l’édition française d’une lumineuse préface du toujours excellent Jean-Louis Crémieux-Brilhac, le tout accompagné de très nombreuses, et tout aussi intéressantes, annexes (listes des sabotages, des messages personnels de la B.B.C., reproduction de documents...).
Michael R.D. Foot avait fait la guerre, comme officier des S.A.S., et pouvait donc en parler avec l’expérience du témoin, ou plutôt de l’acteur. Il était également un historien académique reconnu, capable d’insérer dans ses exposés des traits d’humour british qui émaillent avec bonheur son S.O.E. in France. En d’autres termes, son livre est celui d’un vétéran et d’un chercheur, ce qui lui confère une aura particulière, presque inimitable. En particulier si l’on se souvient que son sujet d’étude n’est autre que la contribution anglaise à l’émergence et à la consolidation de la Résistance.
Le S.O.E., à savoir le Special Operations Executive, était un organisme mis en place en 1940 pour, selon le mot de Churchill, « mettre le feu à l’Europe ». M. Foot rappelle les circonstances passablement tortueuses de son instauration, et le fait qu’il a rencontré de sérieuses difficultés à s’imposer aux autres agences et institutions de l’Empire britannique, notamment le M.I.6 et le Bomber Command. Si le S.O.E. témoignait d’une très originale acceptation du principe de l’action clandestine, de l’action subversive, il n’en détonnait pas moins dans un milieu où la majorité pensait encore la guerre en termes de grandes manœuvres et de petits soldats.
Tout aussi originale était son implication dans le développement de la Résistance. A cet égard, le S.O.E. ne faisait aucune distinction entre gaullistes et antigaullistes, communistes et vichystes repentis : tout adversaire de l’occupant était un allié potentiel, qu’il convenait de recruter dans une vaste armée de saboteurs et d’espions. D’où, sans doute, de sévères mésententes avec la France libre. Mais d’où, également, le fait que la Résistance française bénéficiera d’armes, de matériel, d’encadrement également, à l’origine de nombreuses actions victorieuses au cours de la Libération. Cependant, l’organisation anglaise rencontrera de graves mécomptes, dont le plus connu n’est autre que la destruction du vaste réseau « Prosper » à l’été 1943, au moment même où Jean Moulin était arrêté en banlieue lyonnaise par la Gestapo.
S’agissant de « l’affaire Prosper », M.R.D. Foot réfute toute allégation « complotiste » voulant que Londres ait volontairement sacrifié ce réseau à des fins d’intoxication des Allemands quant à la prétendue imminence d’un débarquement sur les côtes françaises. Toutefois, l’on peut tout de même se demander si le M.I.6 ne dissimule pas, en l’espèce, quelque cadavre dans ses placards... Par ailleurs, certaines remarques de M. Foot sur le réseau « Carte » apparaissent singulièrement datées. Enfin, l’historien britannique surestime le rôle joué par le S.O.E. dans la libération du territoire, de nombreuses études ayant insisté depuis ces dernières années sur les facteurs locaux, et purement nationaux, de « l’insurrection populaire ». A ce titre, les considérations de M.R.D. Foot sur la contribution du S.O.E. à la sauvegarde de la France de toute menace de putsch communiste à partir de 1944 demeurent pour le moins discutables : d’une part, on sait qu’il n’a pas été dans l’intention du P.C.F. de prendre le pouvoir par la force, d’autre part la mise en place de réseaux anticommunistes en France dans l’après-guerre a été à l’origine de l’émergence d’officines parallèles et illégales contribuant à la déstabilisation de la IVe République.
En dépit de ces limites, produits de l’époque qui a vu naître cet ouvrage, le travail de M.R.D. Foot, fondé sur une interprétation serrée des témoignages et des rares archives ayant survécu à la Deuxième Guerre Mondiale, constitue une remarquable contribution scientifique et érudite. Détaillant les structures et les méthodes de cette agence hors du commun - du moins à l’époque - avant de se pencher sur la chronique proprement dite de ses actions militaires, réfutant les légendes et peu enclin à se satisfaire des vérités officielles qui font parfois fort peu de cas de l’Histoire, M. Foot a indéniablement apporté une contribution précieuse à l’Histoire de la Résistance.
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