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Des hommes ordinaires

Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne

Christopher Browning

Ils étaient mariés, pères de famille. 500 policiers de la Ordnungspolizei, la « Police d’Ordre » allemande, des réservistes en fait. Pour tout dire, des hommes ordinaires, pas spécialement belliqueux, fanatiques, nazis. Et pourtant : en seize mois à compter du 13 juillet 1942, ces 500 policiers vont assassiner par balles ou déporter vers les camps d’extermination 83.000 Juifs polonais. Pire encore, le 101e bataillon de police allemand incarne le principe davantage que l’exception. D’où cette terrible question : pourquoi ces hommes ont-ils tué ? Pour quelles raisons sont-ils devenus les agents conscients d’une politique génocidaire ? L’obéissance aux ordres ? Certainement pas. Nul n’avait eu l’obligation de faire partie des tueurs. Une mécanisation des esprits découlant du totalitarisme ? L’explication, datée, était aussi vague qu’insuffisante. Il fallait donc chercher ailleurs.

A sa sortie en 1992, le livre de Christopher Browning a fait date. L’analyse minutieuse des atrocités perpétrées par le 101e bataillon de police, bourreau par bourreau, meurtre par meurtre, a permis de dégager une image inhabituelle et fort dérangeante de la « Solution finale ». Passant en revue les différents facteurs ayant présidé à leur implication dans les massacres, l’historien américain, spécialiste mondialement reconnu du génocide juif, avait formulé une explication multicausale des motivations : poids essentiel du conformisme, pression (explicite ou non) du groupe, soumission à l’autorité, facteurs de situation liés à la guerre, propagande raciste. A l’exception de 10 % d’entre eux, ces policiers n’avaient pas été capables de surmonter leur « ennemi intime » et avaient sombré dans la déshumanisation de leurs victimes.

La conclusion qu’en dégageait Christopher Browning était plus qu’inquiétante : « Plus d’une société est prisonnière de traditions racistes, et se complaît dans la mentalité d’assiégé qu’engendre la guerre ou la menace de guerre. Partout la société conditionne ses membres à respecter l’autorité et à lui obéir - et de fait, comment fonctionnerait-elle autrement ? Partout les gens souhaitent faire carrière. Dans toute société moderne, la complexité de la vie, la bureaucratisation et la spécialisation qui en résultent atténuent le sens de la responsabilité personnelle de ceux qui sont chargés de mettre en œuvre la politique des gouvernements. Au sein de tout collectif, le groupe des pairs exerce de formidables pressions sur le comportement de l’individu, et lui impose des normes éthiques. Alors, si les hommes du 101e bataillon de réserve de la police ont pu devenir des tueurs, quel groupe humain ne le pourrait pas ? »

Les conclusions de M. Browning s’inscrivaient dans un débat entourant l’implication du peuple allemand dans le génocide juif. Des recherches ultérieures ont ainsi révélé que l’attachement des Allemands au régime nazi était si sincère que la Gestapo n’avait pas besoin d’effectifs importants pour contrôler le territoire du Reich, la délation étant répandue et l’auto-contrôle souvent pratiqué, sans oublier le fait que les oppositions avaient été brisées dès les premières années du nazisme (Eric A. Johnson, La Terreur nazie. La Gestapo, les Juifs et les Allemands ordinaires, Albin-Michel, 2001). Hitler avait su, grâce à la propagande, grâce à ses succès économiques (certes provisoires en attendant de rembourser les dettes par la conquête de l’Europe, et financés sur l’expropriation des Juifs - voir Götz Aly, Comment Hitler acheta les Allemands, Flammarion, 2006) et diplomatiques, s’attirer l’attachement des masses (Ian Kershaw, Le mythe Hitler, Flammarion, 2006). Bref, l’autoritarisme du gouvernement national-socialiste existait bel et bien, mais l’adhésion des Allemands n’en résultait pas moins de ces autres facteurs (Robert Gellately, Avec Hitler. Les Allemands et leur Führer, Flammarion, 2003). Un antisémitisme larvé, de plus en plus suscité par Hitler au fil des années et par des moyens indirects, outre un certain égoïsme tout à fait humain ont validé l’aphorisme selon lequel « la route d’Auschwitz fut construite par la haine, mais pavée d’indifférence » - voir Ian Kershaw, L’opinion allemande sous le nazisme. Bavière 1933-1945, C.N.R.S., 1995.

La thèse de M. Browning et ces autres travaux ont toutefois été violemment combattus par Daniel J. Goldhagen (Les Bourreaux volontaires de Hitler, Seuil, 1996), pour qui les Allemands dans leur ensemble étaient dominés par une pulsion antisémite « éliminationniste ». Ils avaient tué les Juifs parce qu’ils le voulaient, parce qu’ils y prenaient plaisir, parce que le génocide juif était chez eux une seconde nature, que Hitler n’a eu qu’à ordonner pour qu’il fût exécuté avec zèle. L’antisémitisme, et lui seul, aurait poussé les Allemands ordinaires à participer à cette politique d’extermination, qu’ils réclamaient. Pareille thèse, malheureusement pour son auteur, était par trop radicale pour être crédible, outre qu’il est avéré que M. Goldhagen avait manipulé ses sources (Ruth Birn et Norman Finkelstein, L’Allemagne en procès. La thèse de Goldhagen et la vérité historique, Albin Michel 1999 - voir également Edouard Husson, Hitler, les Allemands et la Shoah. Les enjeux de la controverse, F.-X. de Guibert, 2000).

Dans une édition ultérieure de son ouvrage, que nous livre ici Tallandier, Christopher Browning a été en mesure de réfuter point par point les allégations de Daniel Goldhagen. Sa nouvelle postface démontre à quel point ce dernier a fait preuve de légèreté dans l’exposé de sa propre thèse, outre qu’il n’a pas su utiliser correctement les documents accessibles. Rendons hommage au ton mesuré qu’adopte M. Browning en la circonstance, sa démonstration n’en étant que plus implacable.

Il faut se féliciter que Tallandier ait réédité cet ouvrage en version poche, au regard de sa considérable importance dans l’historiographie de la « Solution finale », mais aussi de la portée de ses conclusions sur la nature même de l’humanité.

Nicolas Bernard

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Titre : Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne
Auteur : Christopher Browning
Editeur : Tallandier
Collection : Texto
Nombre de pages : 368
Publication : mars 2007
Prix : 8 €
ISBN : 978 2 847 344 233

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