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Des victimes oubliées du nazisme

Les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle

Catherine Coquery-Vidrovitch

Encore un livre ressassant les horreurs du national-socialisme, diront les esprits chagrins. Et pourtant... Les Noirs et le nazisme ? Le sujet n’est guère connu, pas plus que celui des Noirs et la Deuxième Guerre Mondiale. Il reste un vaste terrain à défricher, et c’est l’ambition du petit livre de l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch d’y pousser ses confrères et de sensibiliser le lectorat.

Si la minorité noire en Allemagne était infime, elle n’en était pas moins victime d’un racisme nourri des préjugés de l’ère coloniale amorcée sous le IIe Reich. En ce sens, il ne s’est guère démarqué des préjugés des autres nations européennes, à ceci près que l’Allemagne a laissé se développer une intolérance prétendument basée sur la science, laquelle aurait « validé » l’inepte théorie de l’inégalité des races, et favorisé l’eugénisme. La colonisation allemande avait pris, pour sa part, la forme que revêtirait l’Apartheid en Afrique du Sud, à savoir la doctrine « séparés et inégaux ». Les relations sexuelles interraciales étaient légalement prohibées, mais étaient inévitables dans la pratique, d’où l’accroissement du nombre d’enfants métis, qui ne pouvaient qu’inquiéter les adeptes du concept de race supérieure. Ce racisme est l’un des facteurs ayant conduit au premier génocide du XXe siècle, l’extermination des Herero par l’armée coloniale du Kaiser dans sa possession du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie).

Ce racisme allait également être récupéré par le NSDAP, lequel stigmatiserait - sans être le seul - l’utilisation de troupes coloniales par les Français lors de l’occupation de la Ruhr en 1923... oubliant que l’armée de Von Lettow-Vorbeck en avait fait autant au cours de la Grande Guerre ! Une délirante campagne de désinformation montée par différents milieux politiques allemands visera à discréditer ce coup de force français en déchaînant la panique parmi la population germanique. La propagande sera si efficace qu’elle franchira les frontières, et contraindra le gouvernement français à retirer progressivement ses formations venues d’Asie et d’Afrique de son contingent d’occupation de la Ruhr. Les prétendus « viols à répétition » commis par les « soudards noirs » n’allaient-il pas abâtardir la race allemande et, partant, l’Europe ? Les (rares) enfants issus de l’union de femmes allemandes avec des soldats coloniaux français se verront affubler de toutes les tares génétiques, et se verront désigner sous le vocable de « honte noire ». Paradoxalement - et ce n’est pas la moindre des révélations de cet ouvrage -, ces mêmes enfants se verront totalement soumis à la propagande nazie, vénéreront Hitler, et seront même victimes du « mythe » propagé par ce dernier, à savoir l’image d’un Führer génial mais ignorant des initiatives déplorables de ses administrateurs locaux. Une adoration, empreinte d’antisémitisme, qui ne survivra pas à leur stérilisation par le régime nazi.

D’autant que la vie quotidienne avait viré, dès 1933, au cauchemar. Le mépris ouvert des Chemises brunes avait précédé la ségrégation totale. Certes, quelques Allemands ordinaires viendront en aide aux victimes, moins nombreuses il est vrai que les Juifs. Certes, les ouvriers noirs découvriront l’hostilité du prolétariat allemand au national-socialisme, qui avait renié les droits acquis et anéanti la liberté syndicale. Certes, des acteurs et des figurants noirs pourront conserver certains droits, et notamment celui de vivre, en tournant dans des œuvres de propagande nazies. Mais le « Négroïde » était, comme le Juif, l’ennemi. C’est pourquoi le jazz, cette « musique dégénérée », sera prohibée - sans succès, puisque ses adeptes, déportés, seront autorisés à en jouer dans les camps de concentration. C’est pourquoi les prisonniers de guerre noirs (issus de l’armée française, ou de l’armée américaine) ne bénéficieront-ils pas de la convention de Genève, étant soit massacrés, soit ségrégués. Nuançons, néanmoins : les prisonniers de guerre américains pratiquant eux-mêmes la ségrégation, les nazis en profiteront pour tenter de diviser leurs adversaires, et, par pur calcul politique, finiront par accorder un certain traitement de faveur à leurs captifs noirs...

La chute du IIIe Reich ne mettra pas fin au calvaire des Noirs. L’intolérance reste le principe, la clémence l’exception. Les métis sont fortement incités à partir. Les « scientifiques » raciaux conservent pignon sur rue, seront même cités en qualité d’experts par l’UNESCO et contribueront au rejet d’un texte international proclamant l’inanité scientifique de la théorie de l’inégalité des races. Hormis la disparition de la stérilisation et de la ségrégation législative, rien n’a vraiment changé. Et Catherine Coquery-Vidrovitch de rappeler cet infect scandale du zoo d’Augsbourg (Bavière) qui, en janvier 2005, proposerait à ses visiteurs de contempler, pendant cinq jours, un « village africain dans le parc animalier ». Assurément, si l’Histoire de la persécution des Noirs par les nazis reste à écrire, certaines habitudes ont encore la vie dure. Tel est l’enjeu de ce livre sérieux et militant, inquiétant et animé du souffle de l’humanité.

Nicolas Bernard

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Titre : Des victimes oubliées du nazisme, les Noirs et l’Allemagne dans la première moitié du XXe siècle
Auteur : Catherine Coquery-Vidrovitch
Editeur : Le Cherche-Midi
Nombre de pages : 200
Publication : janvier 2007
Prix : 15 €
ISBN : 978-2-7491-0630-4

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