Au mitan du XIVe siècle, l’unité organique, à la fois morale, sociale, politique, qui avait été celle de la grande époque médiévale, apparaissait comme atteinte. Le changement tendait à la concentration des forces entre les mains des rois et à une prise de conscience de plus en plus exigeante des raisons nationales. La chrétienté, qui était d’abord un idéal vécu, ne pouvait guère survivre à la dislocation de cet idéal. L’époque des croisades était finie. A la chrétienté, les « Etats-nations » allaient se substituer, avec leurs antagonismes et leurs haines inexpiables. Mais si l’unité chrétienne était gravement menacée, l’autorité même de l’Eglise, qui en avait été le guide et le garant, ne l’était pas moins. Le terrible conflit qui avait opposé Philippe le Bel à Boniface VIII avait montré à quel point était devenue précaire la puissance réelle des successeurs de Saint Pierre. L’installation du Saint-Siège à Avignon n’avait pas contribué à restaurer une autorité que les gouvernements suspectaient de se mettre au service des intérêts de la France. Le Grand Schisme d’Occident, qui retentit après la mort de Grégoire XI, en 1378, devait porter un nouveau coup au prestige, déjà entamé, de la Papauté. De cet épisode crucial, quoique méconnu dans son déroulement, Paul Payan, maître de conférences en histoire médiévale à l’université d’Avignon, livre une description fine et colorée.
A Rome, Urbain VI monta sur le trône de Saint Pierre dans une certaine confusion qui servit ensuite de prétexte à ses fervents adversaires. Le malheur était que cet homme de bien, austère et bon juriste, allait se révéler sur le siège pontifical comme un souverain irascible, une sorte de furieux. Les cardinaux souffrirent de son tempérament inflexible. Au début de l’été, ils quittèrent la ville éternelle, puis élirent un nouveau pape en la personne de Clément VII, qui s’établit dans le palais d’Avignon. L’Eglise devint bicéphale, tiraillée entre Avignon et Rome. Dans la mémoire collective, Avignon reste même le coeur historique d’une hostilité illégitime au Magistère romain. Il n’en est rien, car, l’auteur le souligne à juste titre, avant le Grand Schisme, de 1309 à 1376, sept papes légitimes avaient résidé en Avignon. La déchirure vint seulement après. On imagine à peine le trouble qu’une telle anarchie jetait dans les âmes. Ce schisme, dû non plus comme jadis à l’ambition de quelque empereur germanique, mais voulu par ceux-là mêmes qui avaient le dépôt de l’Esprit bouleversait les consciences. Dans un chapitre passionnant, Paul Payan évoque les subtilités diplomatiques déployées par chaque camp pour rallier de nouveaux appuis en Europe. La politique primait toute considération. Le schisme se répercuta donc dans la chrétienté entière ; dans certains diocèses, paroisses ou monastères, notamment dans les marges disputées de l’Europe, les fidèles virent se dresser évêque contre évêque, curé contre curé, abbé contre abbé ! Personne ne pouvait être sûr de la validité de son obédience, mais l’historien nuance ce drame vécu en ajoutant que la querelle dépassait de loin les préoccupations ordinaires du peuple commun.
Jusqu’en 1417, Rome et Avignon luttèrent sans merci par mercenaires ou théologiens interposés, levant des impôts divers pour remplir des caisses toujours vides. Un impôt excessif pouvait néanmoins se révéler impopulaire et profiter à l’ennemi, aussi fallait-il beaucoup de souplesse dans la manière d’en user. Les saints eux-mêmes étaient partagés en deux camps : du côté des papes romains se rangeaient, après Catherine de Sienne, Catherine de Suède, le bienheureux Pierre d’Aragon et Gérard de Groote, tandis que les pontifes avignonnais avaient à peu près autant de répondants au ciel. Il régnait un équilibre presque parfait dans l’ordre des raisons défendues par chaque puissance. A rebours d’une vaste historiographie qui fait du schisme le champ de bataille privilégié des intérêts nationaux, l’historien garde une neutralité sereine. Son propos n’est pas en effet de trancher le nœud de la discorde, mais de jauger les étapes et les conséquences inattendues de celle-ci, qui se vérifient tant dans les prémices de la Renaissance que dans les balbutiements de la Réforme. La crise donna une forme nouvelle à tous les pans de la société occidentale. Sur les ruines de l’unité spirituelle rompue s’édifiait l’Europe moderne.
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