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Gentleman espion

Les doubles vies d’Anthony Blunt

Miranda Carter

Sa notoriété était celle d’un grand - mais controversé - historien de l’art. Grâce à lui, l’œuvre de Nicolas Poussin avait été ramenée à la lumière. Il avait même bénéficié du privilège d’être l’inspecteur des tableaux de la Reine, qui lui avait décerné le titre de chevalier. Mais Talleyrand et Lénine avaient fait des émules : depuis la révélation de la vérité au public britannique en 1979, l’Histoire retint Anthony Blunt sous le vocable de « Quatrième Homme », parmi les « Cinq de Cambridge », ces jeunes incarnations de l’élite anglaise qui se mirent au service des services de renseignements soviétiques au cours des années trente. Guy Burgess et Donald McClean avaient été démasqués les premiers, en 1951, Kim Philby en 1963, John Cairncross en 1990. Leur trahison avait dévasté la communauté du renseignement britannique, y jetant le doute et le discrédit, suscitant à leur égard les plus effroyables théories de la conspiration, et contribuant à apporter au monde de l’espionnage, glorifié par James Bond, la grisaille des romans noirs de John Le Carré.

De tous ces traîtres, ou « héros de l’Union Soviétique », selon le camp dans lequel on se situe, seul Philby, réputé le plus habile, avait bénéficié de l’attention soutenue des biographes, qu’ils fussent journalistes, historiens, espions des deux bords, romanciers ou cinéastes. Burgess était trop alcoolique, McClean trop effacé, Cairncross identifié trop tard - après la chute du Mur - pour susciter autant d’intérêt. Mais la découverte des agissements de leur confrère et ami Anthony Blunt, et pire encore, du pacte conclu par ce dernier avec l’espionnage britannique en 1964 pour lui assurer l’impunité en échange de ses aveux et de son « retrait », donna lieu à un immense scandale politique, et à une nouvelle vague de paranoïa sur le KGB en général et Blunt en particulier, accusé d’avoir été à l’origine de tous les mécomptes du renseignement anglais des quarante années précédentes. Une fois de plus, la légende altérait les faits, et le parcours d’Anthony Blunt apparaissait chargé du mystère le plus épais, propice aux interprétations les plus folles. La réserve naturelle du principal protagoniste n’y contribua pas peu, et beaucoup y virent là un signe de mauvaise foi... Avait-il fait partie d’une vaste opération de déstabilisation de la Grande-Bretagne ? Avait-il sacrifié des réseaux de Résistants hollandais pendant la Deuxième Guerre Mondiale ? Et pourquoi, comment ce spécialiste des arts, si britannique dans son attitude, son expression, sa froideur même, était-il devenu communiste - pire : espion soviétique ? Pourquoi, comment cet homme devint-il un menteur pour servir un mensonge plus grand encore ?

Après deux décennies de rumeurs, le livre de Miranda Carter permet de mieux appréhender l’histoire de cette personnalité si complexe, celle d’un esthète qui aurait pu le rester, mais qui fit le choix de la trahison. Les Magnificient Five, comme les appelait le KGB en hommage au film The Magnificient Seven (Les Sept Mercenaires), avaient, prétendait-on, été des traîtres idéologiques, en ce sens que l’argent importait peu, au contraire de la cause à servir - le marxisme, l’antifascisme. Blunt, pourtant, était davantage intéressé par l’art que par la politique. Mais un ensemble de facteurs présida à sa trahison : l’influence du séduisant Guy Burgess, le rejet du fascisme, une homosexualité assumée qui faisait de lui un « pervers » aux yeux de la société, un esprit de rébellion né au cours de ses années d’études doublé d’un ego démesuré... Son ralliement à l’URSS dans les années trente l’amena à considérer que, contrairement à ses opinions premières, l’art et la propagande pouvaient être intimement liés, mais le contraignit à défendre, non sans réticences, le « réalisme socialiste » - un comble pour cet admirateur de Picasso !

Autre élément, qui avait déjà commencé à se révéler dans les années 1990 à l’occasion de l’ouverture des archives soviétiques : les renseignements de Blunt n’ont pas fait l’objet de l’attention qu’ils méritaient. Dans le contexte des grandes purges staliniennes, les dirigeants du NKVD avaient même tendance à se méfier de ces taupes britanniques, à la fois trop idéalistes pour être crédibles et trop occidentaux pour être communistes - traduisez : staliniens. De surcroît, la surcharge de travail des services de renseignements soviétiques aboutissait à un phénomène bien connu des centrales d’espionnage, à savoir l’absence de prise en compte d’un certain nombre d’informations et de rapports, destinés aux archives avant même d’avoir été examinés. Blunt lui-même avait perdu la foi, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il rompit définitivement avec les Soviétiques après la défection de Burgess et Maclean en 1951. Il ne leur était plus d’une grande utilité, ayant quitté le contre-espionnage britannique en 1945, se contentant par la suite de leur remettre des informations glanées parmi ses relations. Anthony Blunt, proche de la famille royale, pouvait entièrement se consacrer à sa passion pour l’art, ce qui lui valut dans les années soixante d’âpres querelles intellectuelles, notamment sur l’identification, la datation et la signification de l’œuvre de Nicolas Poussin (1594-1665). La révélation de son passé d’espion brisa sa carrière - et, du même coup, sa vie. Une vie de secrets, de tourments, où cohabitent la Guerre Froide, l’espionnage soviétique, l’Histoire de l’art et les contradictions de l’establishment britannique. Une vie plurielle, que nous retrace brillamment Miranda Carter dans un ouvrage aussi passionnant qu’érudit, aussi sérieux qu’objectif, véritable réussite du genre biographique.

Nicolas Pavillon

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Titre : Gentleman espion
Auteur : Miranda Carter
Editeur : Payot
Nombre de pages : 573
Publication : septembre 2006
Prix : 25 €
ISBN : 2228901091

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