Georges Clemenceau fait partie de ces hommes dont il était recommandé de ne pas s’en faire un ennemi. Mots d’esprit, goût du duel (dans tous les sens du terme), celui qu’on appellera "le Tigre" savait répliquer lorsqu’il était agressé, au point que toute sa vie semble n’avoir été qu’une mise en pratique de sa célèbre profession de foi de 1917 : "Je fais la guerre."
Grandeurs et misères d’une victoire est la dernière manifestation de cet état d’esprit. Rédigé par un Clemenceau alors au seuil de la mort (il expirera peu après avoir achevé son manuscrit), il s’agit, pour lui, de sortir de la réserve qu’il a adoptée dans les années vingt - il refusait obstinément de consacrer son temps libre à la rédaction de ses Mémoires... Mais, en 1929 était paru Le Mémorial de Foch, recueil de confidences du défunt Maréchal publié par le journaliste Raymond Recouly, et multipliant les attaques envers Clemenceau, accusé d’incompétence militaire et de ratage de la paix. En ligne de mire, le Traité de Versailles, jugé... trop peu sévère.
Ces piques posthumes pousseront Clemenceau à mettre un terme à son silence prolongé, et à argumenter contre Foch. Etrange duel, en vérité, que celui opposant un vieillard de la politique à un cadavre instrumentalisé par ses ennemis, mais ô combien intéressant pour la vérité historique. C’est que le "Tigre" remet bien des pendules à l’heure quant à sa marge de manoeuvre en 1918 et 1919. Il était alors, et la France reste (et restera), tributaire de ses alliés, les Britanniques et les Américains, même si la majeure partie du sang versé l’avait été par nos troupes. Le Traité de Versailles, plaide-t-il non sans raison, constituait un garant de la paix, Clemenceau étant même parvenu à imposer le désarmement du Reich. Mieux encore, il consacrait le principe de liberté des peuples (européens) à disposer d’eux mêmes, donnant ainsi à la Grande Guerre une coloration progressiste que démentait l’alliance avec la Russie des Tsars autocrates...
Ce que redoute Clemenceau, c’est plutôt que le Traité ne soit pas appliqué. L’Allemagne ne paie pas ses dettes correspondant aux réparations, lesquelles ont été considérablement réduites sur pression des Anglo-Saxons. En outre, note-t-il, elle réarme, avec l’aide des Soviétiques. Enfin, les garanties apportées par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se sont révélées de vaines promesses, les premiers n’ayant jamais ratifié le Traité de Versailles, les seconds s’efforçant de combattre l’influence française au nom de l’équilibre européen.
Pessimiste, Clemenceau ? Au soir de sa vie, assurément. Pourtant, le phénomène hitlérien lui aura totalement échappé. L’Allemagne qu’il dénonce, c’est l’ancienne puissance impérialiste née de la terre prussienne, et dont il se méfie depuis des décennies. Il n’en demeure pas moins que ses appels à une paix dure, mais juste, ne seront pas écoutés. Au moins échappera-t-il à la faillite des années trente, qui mènera au désastre de 1940.