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Heydrich et la Solution finale

Edouard Husson

On l’appelait « l’homme au cœur de fer ». Reinhard Heydrich (1904-1942), chef de l’appareil de la Sécurité d’Etat de l’Allemagne nazie, incarnait à première vue toutes les « vertus » de l’Aryen tel que se l’imaginait Adolf Hitler : intelligence de haut niveau, fort pouvoir de séduction, mélomanie (il était un violoniste doué), grande aptitude à tous les sports (escrime, équitation) et au pilotage. Mais cet esprit brillant était aussi dévoré par l’ambition et dépourvu de la moindre parcelle d’humanité. Faute de pouvoir percer dans la Kriegsmarine, il se mit au service de Hitler, et gravit une à une les étapes vers le pouvoir suprême : chef de l’espionnage nazi, chef de la sécurité, responsable de la politique antisémite du régime, organisateur de la « Solution finale », puis responsable du maintien de l’ordre en Bohême-Moravie, où il finit d’ailleurs ses jours, victime d’un attentat monté par un commando tchèque envoyé par Londres.

A ce titre, l’ouvrage que lui consacre Edouard Husson n’est pas une biographie proprement dite. L’étude de l’historien français s’inscrit en fait dans le débat entourant les origines de la « Solution finale », autrement dit les modalités du processus décisionnel national-socialiste ayant conduit le III. Reich à procéder à l’extermination des Juifs d’Europe. En effet, cette problématique n’est pas simplement académique : elle amène à renouveler toute notre perception du nazisme, du déséquilibre mental, et pour tout dire du mal en général.

Pour certains, Hitler a pris sa décision assez tôt, selon des dates variant au gré de ces historiens baptisés après coup « intentionnalistes », lesquels ont regroupé des chercheurs tels que Eberhard Jäckel et Lucy Dawidowicz (pour qui Hitler s’est résolu à anéantir les Juifs d’Europe dès 1918). Sa politique étrangère et intérieure a en conséquence été dictée par sa haine antisémite. Le Führer savait ce qu’il faisait, et n’était autre qu’un meurtrier particulièrement retors, patient et manipulateur. Mais l’erreur reprochée à ces historiens a été de généraliser la nature de l’antisémitisme de Hitler, et les intentions de ce dernier, aux autres agents du génocide.

Erreur qui ne sera pas commise par l’école rivale, dite « fonctionnaliste », laquelle insiste sur le rôle joué par les adjoints de Hitler et les autorités locales (S.S., forces d’occupation, bureaucratie), mais sombrera également dans l’excès. Selon elle, Hitler était une personnalité certes antisémite, mais quelque peu hésitante, en d’autres termes un charlatan brouillon et indécis, sorte de moderne Hamlet judéophobe. L’hostilité envers les Juifs est ici perçue comme un moyen (prise du pouvoir, mobilisation des masses), non une fin. Et si, en définitive, le génocide s’effectue, c’est à l’initiative de pouvoirs locaux ou subordonnés, qui mettent progressivement en place une mécanique qui finit par déraper, de la ségrégation à la ghettoïsation, de la famine aux massacres. Hitler lui-même se serait volontiers passé des chambres à gaz, mais aurait succombé aux inlassables pressions de ses propres adjoints. Ses allusions antérieures à l’extermination ne sont ainsi pas prises au sérieux. Telle est la théorie fonctionnaliste, incarnée par des historiens de renom (Hans Mommsen, Martin Brozsat, Marlis Steinert, et plus récemment Florent Brayard). A leurs yeux, le totalitarisme nazi est une polycratie désorganisée, un gigantesque chaos, forcément dangereux puisque aucun contre-pouvoir ne s’y est organisé.

Depuis plusieurs années, la tendance est à l’unification de ces théories. Les intentionnalistes avaient sans doute raison d’insister sur le rôle de Hitler, mais négligeaient ses adjoints et les autres agents du génocide. Excès inverse des fonctionnalistes qui, eux, avaient le mérite de rappeler leurs responsabilités, mais révélaient qu’ils n’avaient absolument rien compris à la mentalité perverse du Führer.

Bref, un genre de consensus - imparfait au demeurant - tend à imposer l’idée d’un Hitler prenant la décision d’en finir avec les Juifs dans le second semestre 1941, alors que la guerre à l’Est tend à durer (intuition dégagée par Arno Mayer dans La Solution finale dans l’Histoire, La Découverte, 1987) et que la tension s’aggrave avec les Etats-Unis (Philippe Burrin, Hitler et les Juifs, Seuil, 1989), le conflit ayant rendu impossible toute expulsion totale des Juifs d’Europe vers une réserve russe ou Madagascar. Ces historiens (Philippe Burrin, Ian Kershaw, Edouard Husson, Christoper Browning) ont de toute évidence raison d’indiquer que l’ordre génocidaire a été formulé à cette époque (notamment Edouard Husson, « Nous pouvons vivre sans les Juifs ». Novembre 1941. Quand et comment ils décidèrent de la Solution finale, Perrin, 2005), au risque peut-être de confondre les notions de « prise de décision » et de « communication de la directive ».

Toujours est-il que, dans ce contexte, le nouvel ouvrage d’Edouard Husson constitue, à n’en pas douter, un précieux apport. En scrutant l’implication de Heydrich dans le génocide, rôle fondamental puisqu’il en était l’architecte et que Himmler n’en sera presque que le maître d’œuvre, il s’efforce de cerner au plus près ce mélange d’irrationalité raciste propre à cette « bureaucratie du crime », outre de mettre en lumière la polycratie - la féodalité - propre à cette dernière, même si sur ce dernier point il en vient à mésestimer le rôle moteur de Hitler, qui contrôlait ces rivalités autant qu’il en profitait. Surtout, la politique antisémite du régime national-socialiste revêt ici une cohérence que peinaient à déterminer les historiens antérieurs.

Selon Edouard Husson, Heydrich s’est efforcé de suivre de près les directives hitlériennes, à portée générale, et à « travailler en direction du Führer », c’est-à-dire prendre en charge par lui-même les desiderata du dictateur à partir de formules vagues proférées par ce dernier, bref de les mettre en pratique à sa manière. Dans les années trente, il est ainsi question d’expulser les Juifs d’Allemagne... mais pas d’Europe, « pour qu’on puisse les menacer et faire pression sur les gouvernements que l’on croyait être leurs alliés partout dans le monde, en particulier les Etats-Unis » (p. 372). Lorsqu’en 1939 Hitler déclenche la guerre qu’il avait prévue depuis Mein Kampf, les premiers meurtres de masse sont commis, peut-être à titre de test de faisabilité, également en vue de vérifier les réactions d’autres instances allemandes telles que l’armée. C’est ainsi que l’extermination des malades mentaux est confiée à la Chancellerie du Reich sur le territoire allemand, et aux S.S. de Heydrich en zone ex-polonaise, tandis que ce même Heydrich organise le parquement des Juifs de Pologne dans des ghettos où ils périssent des suites d’épidémies et de famine. Pour la première fois semble-t-il, Edouard Husson établit un parallèle entre les déportations de Juifs de Pologne et le génocide arménien auquel Hitler faisait référence le 22 août 1939, dans la mesure où les conditions de vie des déportés sont telles qu’elles conduisent inévitablement à leur décimation. Preuve en est que dès l’automne 1939 des projets d’ordre génocidaire sont mis en œuvre vis-à-vis des Juifs.

Mais il s’agit encore d’un « génocide lent ». Mais la victoire sur la France offre à Heydrich une perspective « intéressante » : déporter les Juifs d’Europe à Madagascar, île insalubre s’il en est, pour les parquer dans des zones tenues solidement par les S.S. Là encore, c’est l’extinction qui est visée, mais pas l’extermination immédiate : « si les Etats-Unis faisaient un mouvement contre l’Allemagne, les Juifs, qu’ils fussent encore en Europe ou déjà à Madagascar, seraient éliminés » (p. 373). Edouard Husson démontre ainsi que les Juifs étaient vraisemblablement appelés à « disparaître » sur le « long » terme, mais que leur statut d’otages retenait Hitler de les anéantir à court terme. A ce titre, l’échec du « plan Madagascar » pour cause de résistance anglaise ne décourage nullement Heydrich, qui, dans ce contexte décisionnel, programme dès la fin de l’année 1940 le génocide lent et progressif des Juifs soviétiques, préalable à la déportation dans les futurs territoires occupés de l’U.R.S.S. de la totalité des Juifs d’Europe, appelés à connaître un sort similaire.

Dans ces conditions, l’historien français démontre, semble-t-il, définitivement, que les Einsatzgruppen et les unités de l’Ordnungspolizei qui les assistaient avaient reçu un ordre d’extermination de l’ensemble des Juifs soviétiques avant le déclenchement de l’invasion de la Russie le 22 juin 1941. Il rappelle avec pertinence un point déjà soulevé par Christopher Browning (Les origines de la Solution finale, Les Belles Lettres, 2007), à savoir que Himmler et Heydrich ont rendu visite à leurs escadrons de la mort sur le terrain de manière à clarifier un tel ordre de généralisation des assassinats aux femmes et aux enfants juifs. S’il remet en cause les interprétations de Christopher Browning sur les « tueurs ordinaires » en rappelant que ces derniers étaient soumis à une plus grande propagande raciste que l’historien américain ne le supposait, Edouard Husson paraît toutefois ne pas remarquer qu’une telle politique d’extermination immédiate des Juifs soviétiques semble avoir été surtout accomplie pour préparer les psychologies allemandes au génocide des Juifs d’Europe à venir.

Surtout, ces tueries de masse permettent d’ouvrir la voie à un génocide « à court terme », lorsque Hitler prend conscience que la guerre avec les Etats-Unis devient inévitable, tandis que l’Union soviétique se révèle plus résistante que prévu. Les Juifs d’Europe perdent ainsi rapidement leur condition d’otages, et l’urgence commande de les éliminer au plus vite. Heydrich devra ainsi mettre en forme un projet d’extermination immédiate. A cet effet, la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 lui permet de faire avaliser par les différentes administrations du Reich le déclenchement de ce projet, et d’y affirmer son autorité en la matière. Son assassinat par les Tchèques ne lui laissera pas le temps de savourer cette « apogée » de sa carrière... Mais l’ordre de Hitler demeure, et Himmler, à l’aide des camps d’extermination installés en ex-Pologne, envisage d’en finir avec les Juifs d’Europe dans un délai d’un an. Il verra trop vite, mais pas trop grand, car au final, six millions de Juifs seront assassinés.

La thèse d’Edouard Husson est, il faut le dire, pleinement convaincante. Son utilisation d’archives antérieurement mal lues ou inexploitées se révèle indéniablement stimulante. A ce titre, il est très probable que le rôle central de Heydrich dans la préparation du génocide juif ait trouvé là son étude définitive. Toutefois, il convient de faire observer que ce remarquable travail comporte quelques limites, qui touchent au fait que, quoique spécialiste incontesté de l’histoire de la « Solution finale », Edouard Husson paraisse parfois mal saisir le contexte global de cette politique. A ce titre, le traitement du « plan Madagascar » est plus qu’éclairant, sur cette lacune : s’il établit rigoureusement que Heydrich a pris le projet au sérieux, il ne parvient pas au même résultat s’agissant de Hitler. Il ne tient en effet pas compte de ce fait essentiel, à savoir que le Führer n’avait nullement le désir de recréer un empire colonial en Afrique - ce qu’implique une présence allemande à Madagascar - et envisageait bien plutôt de développer ce Lebensraum à l’Est. Or, à la même époque, ce même Hitler suscite ou laisse agir des initiatives visant à assurer le retour de l’Allemagne en Afrique centrale, et les laisse mourir de la même manière que le plan Madagascar. De fait, cette lubie raciste pourrait signifier autre chose qu’une véritable intention hitlérienne : une volonté de préparer ses agents à une solution plus radicale qu’une déportation en Pologne d’une part, une volonté d’aborder la question dans d’éventuelles négociations avec les Britanniques pour tester leurs réactions vis-à-vis de sa politique antisémite d’autre part, sans oublier le souci de crédibiliser auprès des Soviétiques son absence de volonté de les attaquer, au bénéfice d’une expansion sur le continent africain. Edouard Husson commet une autre erreur d’appréciation en rattachant la déclaration de guerre de Hitler aux Etats-Unis à son idéologie, et non à des impératifs stratégiques : à dire vrai, un tel acte pouvait amplement se justifier, au regard de la dégradation des relations germano-américaines, par l’opportunité qui se présentait de fortifier une alliance nippone qui pourrait ouvrir un second front en Sibérie d’une part, et de récupérer à son profit le succès de Pearl Harbor afin de remonter le moral du peuple allemand d’autre part. De surcroît, la politique d’expulsion des Juifs du territoire du Reich, au regard de l’interprétation éclairante qu’en livre l’historien français, aurait gagné à être davantage décrite, compte tenu notamment des apports du travail de Vicky Caron (L’Asile incertain, Tallandier, 2008). Enfin, le parallèle des premières mesures génocidaires avec l’extermination des Arméniens aurait pu s’enrichir d’une étude de la connaissance - plus approfondie qu’il n’y paraît - que Hitler avait de cette tragédie. Bref, comme toute étude spécialisée, le livre d’Edouard Husson peut être enrichi, voire corrigé, par une connaissance « généraliste » du conflit.

Si ces quelques lacunes l’empêchent de déterminer au mieux le rôle de Hitler, il n’en faut pas moins éviter de faire la fine bouche, et considérer que ce livre s’avère au final bien plus étayé et démonstratif que la majorité de ses prédécesseurs. Sans sombrer dans les travers initiaux des « intentionnalistes », il porte aux thèses « fonctionnalistes » un coup dont on peut espérer qu’elles ne s’en relèveront pas. Et surtout, la morale de cette histoire est peut-être ailleurs, comme l’écrit Edouard Husson pour conclure son ouvrage : « Rien ne dit plus terriblement l’effondrement moral et psychologique d’une société et d’un homme, en moins d’une génération, que la confrontation, terrible, entre une ascension politique et sociale poursuivie avec un tel acharnement et six millions de victimes juives qui jonchent cette route vers le sommet que Heydrich et le nazisme n’eurent heureusement pas le temps d’achever. »

Nicolas Bernard

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Titre : Heydrich et la Solution finale
Auteur : Edouard Husson
Editeur : Perrin
Nombre de pages : 490
Publication : septembre 2008
Prix : 25 €
ISBN : 978 2 262 01784 2

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