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Histoire de la Sicile

Jean-Yves Frétigné

Trois mers baignent les côtes de la Sicile, ce qu’évoque le nom donné à la grande île dans l’Antiquité : Trinacria, la « terre aux trois pointes ». Elle bénéficie d’une situation privilégiée au sein de la Méditerranée, entre la pointe de la botte italienne, dont elle est séparée par le détroit de Messine, et le Cap Bon en Tunisie. Une position aussi avantageuse en fit, dès l’origine, un objet de convoitise pour de nombreux conquérants. Son patrimoine artistique et architectural témoigne du goût qu’elle inspira à ceux qui entreprirent de s’en rendre maîtres ; au fil des siècles, les civilisations successives dont elle connut la le joug veillèrent à inscrire dans ses paysages une empreinte indélébile : Grecs, Phéniciens Carthaginois, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Allemands, Espagnols, Français… jusqu’à ce qu’elle fût « avalée » dans l’Italie unifiée. Aussi n’est-il pas surprenant de lire sous la plume de certains historiens que le destin de la Sicile se résume en une suite ininterrompue de dominations étrangères. C’est même l’un des préjugés auquel ce livre prétend répondre. Il manquait en langue français une somme érudite sur l’Histoire de l’île des temps néolithiques à nos jours ; voilà que l’ouvrage de Jean-Yves Frétigné, maître de conférences à l’Université de Rouen, vient opportunément combler une fâcheuse lacune.

En introduction, l’historien met en garde contre la tentation de réduire la Sicile à un tempérament, une façon d’être, de penser ou de croire. Il est vrai que les idées préconçues à son endroit sont légion. L’île aurait ainsi gravé dans l’âme de ses habitants un caractère que l’enchaînement des époques et des conquêtes n’aurait pu altérer. Par cet habile subterfuge, elle échapperait à l’Histoire, de la même manière que son peuple serait irréductible à toute volonté transformatrice imposée par les puissances hégémoniques. La Sicile apparaît tantôt comme une terre ancrée dans la tradition féodale avec ses relations vassaliques, perpétuées par la mafia, sa noblesse latifundiaire et ses cohortes de journaliers misérables, tantôt sous les atours d’un parfait modèle d’étude pour la question du pouvoir tel qu’il se constitue, s’imprime et se maintient. N’a-t-elle point reçu la marque de toutes les dominations méditerranéennes ? La Sicile deviendrait alors une esquisse miniature de l’universel et chacun de ses habitants pourrait s’exclamer : « Je suis Sicilien, je tiens en moi l’humaine condition ! » La plupart de ces topoï sont des inventions littéraires contemporaines. Grâce à sa culture historique et littéraire – l’auteur est fin connaisseur de la littérature sicilienne –, Jean-Yves Frétigné discute ces différentes assertions, démêle le vrai de l’hyperbole, et découvre que sous la parcelle de vérité que recouvrent ces propositions fleurit une réalité aux mille nuances.

D’un pas assuré, il nous conduit dès lors à travers les âges et médite la juste place de la Sicile dans les civilisations qui ont modelé la trame de son histoire. Ni étrangère au temps, ni centre du monde, l’île a parfois donné le ton en Méditerranée, mais ses vainqueurs charmés l’ont aussi, selon la nature de leurs intérêts et l’aiguillon des circonstances, reléguée à l’ombre de leur vaste empire. Forte de son rôle éminent dans la koinè grecque et de son rayonnement en Méditerranée, elle avait commencé une brillante ascension à l’époque antique ; Trinacria n’en devint pas moins le grenier à blé, puis le « simple appendice » de l’empire romain. Au cœur des échanges culturels et économiques sous les ors de la civilisation byzantine, elle se replia sur elle-même durant la conquête musulmane et ne se maria jamais, nonobstant la vulgate, à la culture arabe, car elle restait clairement enracinée dans sa tradition « gréco-latine et chrétienne ». La tutelle normande lui laissa un tout autre souvenir. En bonne harmonie, les cultures s’épanouirent, tandis que les peuples prospéraient. L’île eut enfin un souverain qui lui appartint. Son action se déploya bien au-delà de ses propres rivages. De riche partie d’une aire politique plus étendue, elle accéda au rang de puissance maîtresse de son avenir. Il en alla différemment sous le règne de Frédéric II de Hohenstaufen et des Angevins haïs. A la mort de Ferdinand le catholique, la Sicile n’était guère qu’une périphérie du royaume d’Espagne. La Sicile brilla encore à l’heure baroque et au feu des Lumières – deux chapitres qui permettent à l’historien de montrer avec aisance que l’île sut aussi bien donner que recevoir –, avant d’attirer sur elle tous les regards lors de la genèse patiente de l’unité italienne.

C’est ainsi que chaque chapitre se présente comme une œuvre en soi. Le sentiment de continuité est cependant si fortement assis qu’il résiste à une lecture indisciplinée, sautillant entre les époques et les thématiques décortiquées d’une main agile. L’esprit emporté dans son élan parvient à la dernière page sans prodiguer le moindre effort et se surprend même à regretter que cet ouvrage de 500 pages n’en compte point le double.

Nicolas Pavillon

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Titre : Histoire de la Sicile
Auteur : Jean-Yves Frétigné
Editeur : Fayard
Nombre de pages : 477
Publication : novembre 2009
Prix : 28 €
ISBN : 978-2-213-63154-7

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