L’Historiquement correct est à l’Histoire ce que le Politiquement correct est au Politique : une chape de plomb idéologique recouvrant la pensée, une déformation tendancieuse du passé au profit d’une maxime politique univoque. C’est en homme de droite que Jean Sévillia, rédacteur en chef adjoint au Figaro littéraire, pourfend cette vision tronquée de l’Histoire, sans jamais dissimuler sa profonde méfiance pour la gauche. Le « magistère intellectuel » d’icelle nourrit, selon lui, une Histoire faite de quelques images caricaturales brandies avec opportunisme. Un essai dédié aux manipulations de l’Histoire, à l’écrasante tutelle de la Mémoire, était une riche idée, un principe salutaire. Nul ne peut nier en effet que l’Histoire souffre aujourd’hui, comme jadis, de jugements anachroniques et d’une lecture manichéenne, dont le monde politique ou enseignant ne sont point exempts. De même, si l’Histoire universitaire a balayé depuis fort longtemps les mensonges dont le Moyen Age ou l’Ancien Régime ont tant pâti, il n’en demeure pas moins que ces époques fécondes peinent à s’affranchir d’une légende noire tissée par les écrivains du XVIIIe siècle.
Jean Sévillia est bien inspiré lorsqu’il martèle que le Moyen Age vaut mieux que sa réputation sinistre d’âge obscur livré aux exagérations des fanatiques, dont l’heureuse Renaissance et les Lumières auraient enfin aboli les « vices ». Les Croisades et l’Inquisition elle-même ne sont point ce paradigme de la barbarie complaisamment flétri par les apôtres de la tolérance. La plume du critique excelle à tourner en ridicule les artifices de la mythologie républicaine d’un progrès ascendant, chère aux historiens de l’école méthodique. Hélas, pour mieux redorer le blason médiéval et moderne, elle dénigre la philosophie des Lumières, jetée aux orties sous l’accusation de « racisme », et les germes « totalitaires » de la Révolution française, sombrant ainsi dans le péché d’anachronisme qu’elle prétendait dénoncer. Le néophyte impatient de découvrir une lecture sereine des temps anciens peut donc légitimement lui préférer des références moins partiales, comme la belle Introduction à l’histoire de l’Occident médiéval de Catherine Vincent.
Jean Sévillia se plaît à déchiqueter la légende dorée de la gauche française. Pour cela, il met en valeur la violence des huguenots, les ignominies de la Terreur, les crimes de la Commune (quitte à négliger le rôle de Thiers dans la boucherie), la place de la gauche dans l’éclosion de l’antisémitisme à la fin du XIXe, le goût immodéré de la IIIe République pour la colonisation, etc. Certes, la mythologie de la droite subit également quelques coups de griffe, quand le journaliste évoque (en conclusion) l’atonie de l’Ancien Régime, le mépris de la Restauration pour le suffrage universel, l’indifférence du libéralisme à l’égard de la condition ouvrière au XIXe siècle, les compromissions de l’attentisme ou le lâche abandon des harkis. La fâcheuse manie de décerner ainsi des éloges et des blâmes n’est point le défaut essentiel de la cuirasse ; bien souvent, Jean Sévillia extrapole, simplifie et tombe à son tour dans la caricature. Sous un vernis scientifique, il choisit minutieusement ses sources (ainsi, pour la Révolution française, cinq ou six écrits royalistes et libéraux éclipsent des milliers de titres) et les interprète à sa guise.
Pourtant, il serait injuste de vouer l’Historiquement correct aux gémonies, car le brûlot fustige - avec maladresse et une once de mauvaise foi - un mal bien réel. Truffée d’anecdotes piquantes et de saillies qui font mouche, l’œuvre est d’ailleurs un plaisir littéraire que la vivacité du style aiguise. A condition de voir dans l’esquisse de Jean Sévillia un délicieux pamphlet, le propos gagne en pertinence.
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