La recension de ce titre compte une double critique.
Après l’image du militant véhément, après celle du hiérarque fier de sa prise du pouvoir, et avant cette photographie de leader à la fois fanatique et fatigué qui illustre le volume de ses deux dernières années de vie, voici le cliché du dirigeant. Grand uniforme, posture de chef, il occupe la tribune, se donnant des allures de l’homme d’Etat qu’il ne sera jamais. Là encore, il faut approuver la pertinence du choix de l’illustration de couverture.
1939-1942, ce sont les années de l’apogée du IIIème Reich, qui paradoxalement n’est pas encore celle de Goebbels, dont la carrière connaîtra une ascension aussi vertigineuse que parallèle au déclin et à la chute de l’empire nazi. Comme en témoigne son Journal, il se dépense sans compter pour son Führer et la propagande. Bourreau de travail, il multiplie les projets de films, assiste à bien des projections, se revendique spartiate mais adore la vie mondaine, dans cette version nationale-socialiste d’Hollywood.
Mais la guerre ? Par delà la domination nazie de l’Europe, Goebbels semble hésiter. Certes, la victoire sur la France le rassure - « comme la paix est belle ! » La résistance persistante de l’Angleterre l’irrite, sans plus, car elle lui offre la perspective de prendre du galon dans la hiérarchie du régime en sa qualité de faiseur d’opinion. Certes, ses talents de propagandistes apparaissent avoir été sous-estimés, précise Elke Fröhlich dans un article d’introduction consacré au rôle joué par Goebbels dans la propagande de guerre. Mais l’on ne saurait réduire ses déploiements d’énergie à l’agitation frénétique d’un déséquilibré. Il sait que les comédies légères rassureront davantage le grand public que quelques pensums aux coûts pharaoniques (ce qui ne l’empêche toutefois pas de dépenser, sur ce titre, sans compter). Il organise la mise en scène de la guerre à l’écran, par le biais des actualités hebdomadaires dont les images du front frappent par le réalisme des prises de vue et l’efficacité du montage (au point qu’elles seront réutilisées par moult documentaires historiques depuis). Goebbels participe également à des manœuvres d’intoxication contre l’U.R.S.S., dans le cadre des préparatifs du plan Barbarossa, comme le révèlent des entrées de son Tagebuch pour le mois de juin. Il s’amuse, il aime jouer des tours.
Goebbels n’en nourrit pas moins des appréhensions. La guerre contre l’Union soviétique, justement, révèle chez lui, par delà ses rodomontades, une porte ouverte sur l’inconnu. Le fait qu’elle se prolonge, jusqu’à Moscou, jusqu’à Stalingrad, ne peut que l’impressionner, au sens négatif du terme. Il s’insurge contre les bulletins de victoire soviétiques, grossièrement exagérés à ses yeux, mais se rassure comme il peut en notant les quelques succès remportés par l’Axe en 1942, des Japonais en Asie aux sous-marins dans l’Atlantique, de Rommel en Libye puis en Egypte (et dont il suit attentivement la carrière) jusqu’à l’offensive allemande du Caucase.
Mais il y a pire encore. Le génocide juif a été amorcé, en Union soviétique occupée d’abord, dès 1941. Lui-même, profondément antisémite, se laisse aller à des considérations mortifères sur les ghettos juifs de Pologne. Pourtant, il n’est mis dans le secret de l’extermination qu’au printemps 1942, ce qu’analyse avec pertinence un autre article d’introduction rédigé par Florent Brayard.
Le volume s’achève le 31 décembre 1942, alors que les Alliés ont débarqué en Afrique du Nord et qu’une armée agonise à Stalingrad. Le diariste paraît ne pas réaliser la portée de ces deux événements, ni même l’ampleur de la catastrophe qui vient de frapper la Wehrmacht sur le Front de l’Est. Qu’il le sache - et se le nie - ou qu’il l’ignore, Goebbels n’est plus qu’un mort en sursis.
Outre les articles d’Elke Fröhlich et de Florent Brayard, il faut signaler l’ajout, à cette édition, d’une présentation globale (peut-être trop descriptive, et pas toujours rigoureuse) de la dictature nazie pendant la Deuxième Guerre Mondiale, par Horst Möller, et une présentation synthétique de la France sous l’occupation allemande par Barbara Lambauer. L’ouvrage est, en outre et comme toujours, assorti d’un index et d’une vaste bibliographie. De quoi faciliter cette exploration des pensées, à la fois intimes et savamment contrôlées, d’un des agents essentiels du pouvoir nazi.
Ce livre constitue le quatrième volet du Journal que Joseph Goebbels rédigea à compter de 1923 pour témoigner de ce qu’il croyait être l’ascension du mouvement nazi vers une gloire immortelle. Ironiquement, l’édition en français de cette correspondance épistolaire que le propagandiste en chef entretenait avec lui-même s’achève à l’heure des derniers triomphes remportés par les puissances de l’Axe, ce que Churchill qualifia, avec sa fougue habituelle, de « fin du commencement ».
Il est particulièrement savoureux de lire sous la plume du minuscule Rhénan l’évolution du cours de la guerre. L’enthousiasme, où perlait l’inquiétude, des premières années, laissa place en effet, à partir de l’enlisement de l’armée allemande en Russie, à une réelle appréhension de l’avenir, que le diariste cherchait à combattre en se raccrochant à n’importe quelle bonne nouvelle, des éphémères succès japonais dans le Pacifique aux exploits des sous-marins nazis dans l’Atlantique. Ces écrits illustrent ainsi l’aggravation d’une névrose, dans la mesure où Goebbels semblait avoir l’intelligence de percevoir l’avenir désastreux du national-socialisme, tout en se voilant la face, comme s’il était devenu lui-même une victime du mythe de Hitler qu’il avait contribué à propager.
Comme toujours, l’intérêt du Journal de Goebbels ne vient pas nécessairement de la myriade d’informations qu’il nous apporte sur la vie quotidienne des Bonzen du régime, ou sur sa manière de concevoir la propagande. Son « œuvre » (si tant est que le mot soit adéquat) en révèle également beaucoup par ses allusions et ses non-dits. C’est ainsi que nous pouvons réaliser la véritable place de Goebbels dans le dispositif de la « Solution finale », au demeurant décortiquée par Florent Brayard dans un article introductif : il avait largement les moyens de savoir, étant renseigné sur les massacres perpétrés par les unités mobiles de tuerie, ou cherchant lui-même à composer des films de propagande sur les meurtriers ghettos polonais, mais ne s’empressa guère d’évoquer l’ampleur du génocide, sinon par quelques brèves observations épisodiques.
Infortuné Goebbels ! Les droits de son ouvrage doivent en effet échoir à la Fondation pour la mémoire de la Shoah... Toujours est-il qu’il faut une fois de plus se féliciter de l’initiative des éditions Tallandier d’aller jusqu’au bout de la publication de cette source de première main sur le IIIème Reich, assortie de plusieurs articles introductifs de Horst Mahler, Elke Fröhlich, Barbara Lambauer, et le déjà cité Florent Brayard.
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