Ce livre offre au lectorat français la traduction et l’édition critique de soixante-dix journées particulièrement significatives du Journal de Goebbels, entre le 1er janvier 1943, qui sonnait comme un prélude à la catastrophe de Stalingrad, et le 28 mars 1945, peu de temps avant l’effondrement du « Reich de mille ans » sous les coups des armées alliées. En ces années crépusculaires, le minuscule rhénan, affligé depuis l’enfance d’un pied bot, était au sommet d’un véritable empire : ministre de l’Education et de la Propagande, il régnait sur les ondes et les arts, l’édition et le cinéma, le théâtre et la musique. Gauleiter du Grand-Berlin, il devint même « plénipotentiaire pour la guerre totale », paraphant ainsi un mot d’ordre qu’il n’avait cessé de marteler lors du fameux rassemblement du Palais des Sports à Berlin.
Devant une telle cascade de distinctions, il crut détenir le second rang dans la hiérarchie nazie, auprès de son Führer bien-aimé dont il choisit de partager la destinée avec son épouse et ses six enfants. Il pouvait certes se flatter des nombreux entretiens que celui-ci lui accordait pour rompre sa solitude. Chacune des paroles du maître fut pieusement recueillie dans le Journal de son confident. Tandis que les bombes pleuvaient sur les villes allemandes, les deux compères devisaient des lendemains heureux de la guerre, de l’édification d’une nouvelle capitale, des délices de l’opéra. Goebbels conforta assurément Hitler dans l’intention absurde de combattre inlassablement jusqu’à la dislocation attendue de la coalition ennemie. Pourtant, les désastres s’accumulaient, suscitant l’ire du nabot qui se déchaînait contre ses cibles favorites : Göring le morphinomane apathique, les aristocrates de la Wehrmacht, ces auteurs « criminels » de l’attentat du 20 juillet 1944, les « ploutocrates », l’Eglise catholique, qu’il poursuivait d’une haine mâtinée de jalousie, et même les SS, ces « traîtres » de la dernière heure.
Le ministre émailla son Journal d’allusions macabres au sort tragique des Juifs, révélant son obsession de l’anéantissement de la « juiverie » mondiale et sa joie de compromettre le peuple allemand dans le crime hideux. Sa chronique minutieuse des événements était ponctuée de massacres, d’intrigues de Cour et de folles ambitions. Le témoignage qu’il entendait livrer à la postérité revêtait toute sa valeur quand il décortiquait le tempérament des paladins du Reich et jaugeait la nature des relations qu’il entretenait avec le Führer. Goebbels trouvait sa raison de vivre dans la confiance de son dieu. Le goût du pouvoir l’amenait à le servir aveuglément, ce qui ne l’empêchait guère de nourrir l’illusion de son importance sur l’échiquier hitlérien. Il fut la première victime de sa propagande. Le Journal qu’il composa au gré de son inspiration n’en demeura pas moins le seul témoignage d’un haut pontife du national-socialisme, un mémorial démesuré couvrant plus de deux décennies et des milliers de pages, le recueil d’un pamphlétaire soucieux d’écrire l’Histoire telle qu’il voulait qu’elle fût gravée pour l’éternité.
Les éditions Tallandier ont le bon goût aujourd’hui de transcrire en quatre volumes richement annotés par la plume de Pierre Ayçoberry, normalien et professeur émérite à l’université de Strasbourg, cette source cruciale, dont tous les droits doivent échoir à la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
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