De Félix Faure, on sait généralement qu’il a été président de la République à la fin du XIXe siècle et l’on évoque le plus souvent l’image grivoise associée – d’ailleurs vraisemblablement à tort – à sa mort. Pourtant, l’homme valait mieux que ce titre de gloire bien involontairement légué à la postérité et mérite un autre regard sur son engagement comme sur sa vie politique. Ce document, ce Journal inédit de Félix Faure, donne à voir une autre réalité du personnage public et nous éclaire plus largement sur d’autres aspects, qu’ils soient politiques ou encore institutionnels, du temps. Félix Faure a effectivement été chef de l’État de 1895 à 1899, une période cruciale pour la jeune république qui doit affronter nombre de dangers extérieurs – l’affaire de Fachoda – et intérieurs – l’affaire Dreyfus.
Mis à part Raymond Poincaré, Alexandre Millerand ou encore – mais bien plus tard – Vincent Auriol, finalement « bien peu de titulaires du mandat présidentiel ont tenu un journal à l’Elysée ou rédigé leurs mémoires ». La fonction purement représentative de la présidence sous la IIIe République ne doit pourtant pas occulter les prérogatives réelles dont jouissait le chef de l’Etat, notamment le droit de dissolution de la Chambre ou encore la nomination du président du Conseil. La personnalité du président de la République comme la conception que celui-ci se faisait de l’exercice de sa charge ont toujours influé sur le jeu politique national comme sur l’équilibre institutionnel du pays. En ce sens, Félix Faure fut un président soucieux de ne pas seulement inaugurer les chrysanthèmes. Il intervint dans les délibérations des ministres, joua de son pouvoir de nomination du chef du gouvernement, s’intéressa particulièrement aux questions militaires (le président est le chef des armées) et s’impliqua encore plus dans le jeu diplomatique, par exemple au service de l’alliance avec la Russie.
Bertrand Joly, dont l’introduction à ce manuscrit et son commentaire au fil du texte guident le lecteur, est professeur des Universités et docteur en Histoire, auteur à ce titre d’une thèse remarquée consacrée à Déroulède (Déroulède, l’inventeur du nationalisme français, Perrin, 1998). Il est de fait un spécialiste de l’histoire politique française de la IIIe République et de l’extrême-droite. Diplômé de l’école des Chartes, M. Joly a eu la charge, alors qu’il était conservateur en chef aux Archives nationales, d’inventorier le fonds Félix Faure (sous-série 460 AP). Fin connaisseur de ce dernier, Bertrand Joly reprend très scrupuleusement le texte original du Journal, écartant résolument une copie dactylographiée ultérieurement rédigée, certes d’une utilisation plus aisée pour le chercheur, mais hélas truffée d’erreurs grossières, voire volontaires. Cette rigueur qu’il faut souligner n’est effectivement pas toujours l’apanage des publications similaires et doit donc être portée au crédit de ce livre passionnant.
Car c’est bien un document passionnant et précieux, admirablement « mis en musique » par B. Joly, que nous proposent avec ce titre les éditions des Équateurs. Fourmillant d’informations sur les coulisses du pouvoir, le Journal de Félix Faure brosse également une impressionnante galerie de portraits… par ailleurs souvent au vitriol. Une bibliographie sommaire mais essentielle, une chronologie très complète ainsi qu’un index viennent utilement compléter ce travail.