La recension de ce titre compte une double critique.
La photographie de couverture ne le met guère en valeur, et pourtant elle illustre à merveille le personnage des années trente. Le regard est toujours halluciné, mais le faux prophète n’est plus un simple agitateur. Le fauve a pris le pouvoir. Tribun il était, tribun il demeure, mais il n’en est pas moins devenu un hiérarque de cette Allemagne qu’il veut purifier. A tous les points de vue, le 30 janvier 1933 - le jour de la nomination de Hitler au poste de Chancelier du Reich - ouvre, comme il l’écrira lui-même, « le conte de fées ». Dans son épais Journal, Joseph Goebbels ne tarit pas d’éloges sur le Führer, et témoigne de la mise au pas d’un pays - en attendant le continent européen.
Indéniablement, le Journal de Goebbels constitue pour les historiens une source de premier ordre. On ne peut que se féliciter de cette initiative des éditions Tallandier de faire paraître une édition scientifique de cet ouvrage volcanique, issu de la plume d’un gringalet dément, mais impitoyablement intelligent. Le premier volume commençait par la fin, les années 1943-1945, de Stalingrad à Berlin. Le deuxième, en revanche, redémarrait aux origines du mouvement national-socialiste, et le lecteur pouvait y voir un Goebbels tour à tour exubérant et anxieux, noyé dans la frénésie de la course au pouvoir sous l’égide de son nouveau Dieu, de cette conscience qui s’appelle Adolf Hitler. Avec le troisième tome, nous entrons de plein pied dans six années d’habile nazification, la véritable apogée du régime national-socialiste en temps de paix, de l’incendie du Reichstag à la Nuit des Longs Couteaux, du redressement économique (pour cause de préparation d’une guerre de conquête) à la remilitarisation de la Rhénanie, de l’Anschluss à Munich, du « coup de Prague » de mars 1939 au pacte germano-soviétique, et aux appréhensions de la guerre qui s’annonce. Sans oublier les persécutions antisémites, ou l’élaboration d’une mystique païenne par le biais de festivités de « régénération », voire d’édifiantes confidences trahissant une certaine admiration pour les parodies de procès soviétiques de la seconde moitié des années trente ! Mais Goebbels raconte surtout sa propre vie, et c’est là qu’il gagne davantage en intérêt.
A côté de ses multiples anecdotes sur sa vie privée (quoique il dissimule son « coup de foudre » pour l’actrice tchèque Lida Baarova, ce qui suggère que son Journal ne révèle pas tout), le scripteur évoque son inlassable travail de propagandiste, et nous fait découvrir de plus près la vie mondaine des bourreaux et de leurs complices. L’évidente sincérité de cette « confession d’un enfant du siècle » s’avère d’ailleurs des plus révélatrices, en ce qu’il s’agit de cerner sa véritable place au sein des institutions du Reich, ou dans les plans de Hitler. Son rôle dans les étapes décisives de la mise au pas du pays est extrêmement réduit : il est surpris par l’incendie du Reichstag, assiste davantage aux événements qu’il ne les suscite lors de l’épuration de la direction des S.A. au cours de l’été 1934, et lorsqu’enfin il se met en première ligne lors de la sinistre « Nuit de Cristal » de novembre 1938, c’est pour inconsciemment laisser le Führer dans l’ombre et endosser toute la responsabilité des atrocités. Sa vanité l’amène à surestimer ses propres compétences, et son degré d’intimité avec le dictateur nazi, lequel sait visiblement en profiter sans pour autant le tenir informé de tous ses projets. Goebbels, tout antisémite et dépourvu d’empathie qu’il était, n’a jamais été qu’un pion, et une relecture de son Journal dans le contexte décisionnel nazi nous permet de réaliser l’évidence.
Le Journal est agrémenté d’un article d’Elke Fröhlich consacré à la propagande de Goebbels, sur laquelle il reste tant à écrire - les historiens s’étant davantage intéressés à l’individu. Elle démontre que l’autorité de Goebbels sur les médias n’était pas si totale, et qu’il devait composer avec d’autres administrations de la tentaculaire bureaucratie nazie, outre que l’efficacité de ses méthodes de communication demeure sujette à débats, en particulier si l’on retient qu’en 1939 le peuple allemand ne désirait pas la guerre, malgré les roulements de tambour du « Tsar de la propagande ». De son côté, Horst Möller nous retrace l’émergence de cette dictature nationale-socialiste et de sa bureaucratie au cours des six années précédant l’invasion de la Pologne. Pierre Ayçoberry, enfin, nous décrit la transformation de la société allemande sous les débuts du nazisme, en attendant la radicalisation née de la guerre. Un volumineux appareil de notes et un index complètent ce remarquable ensemble.
Retour à l’envoyeur : l’ironie de l’Histoire a voulu que les droits de ce livre, comme des deux précédents volumes, soient versés à la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
Les éditions Tallandier poursuivent leur excellente initiative d’éditer ce témoignage exceptionnel d’un des acolytes les plus célèbres de Hitler, et dont les droits doivent échoir à la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Il s’agit ici de décrire les années d’affermissement de l’Etat national-socialiste, de la prise du pouvoir à la dernière journée de paix.
Dès 1933, le Journal de Goebbels parut changer de perspective. A présent qu’il faisait partie du nouveau régime, le mémorialiste tenait davantage à marquer l’Histoire de son sceau, et envisageait de publier ce compte-rendu presque journalier d’une vie consacrée avec dévotion au national-socialisme. Outre de révéler une certaine vanité propre à cet esprit pétri de rancoeurs contre le monde qui l’entourait, par le biais notamment de son antisémitisme, cette ambition de l’auteur impose au lecteur une certaine prudence dans l’analyse de ses confidences. Goebbels mit l’accent, dans son Tagebuch, sur ses intenses capacités de travail, son admiration du « génie » du Führer dont il se vantait d’être l’émanation, mais avait tendance à passer sous silence certaines données plus gênantes pour sa propre image ou même sa vie de couple, laquelle traversa de nombreuses crises dans les années trente. L’œuvre perdit sans doute de sa spontanéité de jeunesse, mais n’en conserve pas moins, sept décennies plus tard, une immense valeur historique.
Cette chronique minutieuse de l’émergence et de la consolidation d’une tyrannie, émaillée de remarques ironiques ou désobligeantes envers les autres paladins du régime, nous renvoie, en effet, une image complexe du nazisme, riche en rivalités bureaucratiques et intrigues de couloir, phénomène analysé par Horst Möller dans un article séparé. Tout l’orgueil de Goebbels reposait en effet sur cette relation qu’il croyait privilégiée avec le Führer, et ce document révèle involontairement que ce dernier savait stimuler l’ardeur de ses lieutenants en jouant sur leur vanité et leur soif de pouvoir. Ainsi que le montre ce nouveau volume, Goebbels était loin d’être fondé à se revendiquer intime du despote, rôle davantage dévolu à Göring ou Himmler. Il restait, en revanche, « la voix de son maître », et ses considérations sur le rôle joué par la propagande (cinéma, festivités païennes, théâtre, peinture) soulignaient un indéniable talent communicatif, à tel point qu’il s’intéressait aux autres formes de propagande à l’étranger, notamment la culture américaine ou les procès soviétiques.
Nazification du pays et propagande sont bel et bien les thèmes directeurs des articles accompagnant cet exemplaire du Tagebuch. Elke Fröhlich rappelle avec justesse que le rôle de Goebbels, aussi bien institutionnel que propagandiste, pourrait avoir été surestimé, les Allemands ayant d’ailleurs intérêt à invoquer le talent persuasif du « diabolique Docteur » pour s’exonérer de toute responsabilité vis-à-vis de la politique criminelle du gouvernement hitlérien. Or, démontre Pierre Ayçoberry dans une synthèse consacrée à la société allemande sous le nazisme, ce gouvernement a bénéficié d’un réel consensus autour de la personne du Führer. Au demeurant, le Journal en témoigne : sous le nazisme, la vie a continué, mais pas pour tout le monde.
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