Dans l’Histoire, comme dans l’imaginaire collectif, il est le traître par excellence, au point que son nom en est devenu un synonyme, comme Laval en France ou Quisling en Norvège. Judas, affublé d’un « s » muet mais sinueux, a en effet commis le crime irréparable : il a livré le Christ aux Romains, et pour une somme dérisoire de surcroît. Pire encore, il s’est suicidé, peut-être pendu, autre péché à la face du Seigneur. Décidément, il est impardonnable. Sa représentation picturale, le dépeignant sous les traits d’un sournois levantin de caricature, a enfoncé le clou : l’homme qui a trahi Jésus ne pouvait être que laid. Et pour le faire contre trente deniers, quelque peu cupide. De là à en faire un archétype du Juif tel que fantasmé par les antisémites de tout poil, il n’y avait qu’un pas, hélas vite franchi.
Ce brillant essai de Pierre-Emmanuel Dauzat (également grand traducteur devant l’Eternel, comme peut l’en remercier Ian Kershaw) n’est pas une biographie de ce protagoniste de l’épopée chrétienne. Il témoigne cependant des différentes images laissées par Judas à travers les siècles, les interrogations qu’il a suscitées, le dégoût qu’il a inspiré, mais aussi les tentatives de l’expliquer, de le comprendre, voire de lui pardonner, ou de le réhabiliter. Ce sont certes les évangiles qui ont donné le ton, mais les a-t-on bien lus ? Il est vrai que la trahison de Judas semble avoir été préméditée (d’aucuns diront : commanditée) par Jésus, à qui elle pavait la voie du martyre. A moins que Judas, loin de succomber aux attraits de l’argent, ait en fait agi en zélateur déçu, désireux de voir le Christ résister à son arrestation et étaler sa puissance. Bref, nous montre M. Dauzat, Judas est entré dans le langage courant, mais sa personnalité, ses actions, ses mobiles nous échappent.
Ces controverses multiséculaires sur le « méchant » des Evangiles, auxquelles s’intéresseront les têtes pensantes les plus réputées de chaque période (l’on verra même Goebbels s’essayer à une interprétation étonnante du personnage), n’ont pourtant pas entamé sa connotation négative, qui alimentera la propagande antisémite. Paradoxe : Judas n’a pas survécu à la Passion du Christ, mais la haine à son égard ne s’est, elle, jamais tarie, un comble pour le christianisme, fondé sur l’amour de son prochain ! Il y a là quelque chose d’inquiétant à constater que si le message de Jésus s’est perdu, le souvenir néfaste de Judas ne s’est en revanche pas dissipé...
Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()