Avril 1943. L’Allemagne recule à présent sur tous les fronts, l’alliance antinazie sortant consolidée de plusieurs années de défaites. Mais un événement fortuit va tout bouleverser. Par le plus grand des hasards, des soldats allemands découvrent, à Katyn, en Biélorussie, des cadavres entassés dans des fosses communes. Tous sont revêtus d’uniformes d’officiers polonais. Les fouilles permettront de découvrir plus de 4.000 corps enterrés pêle-mêle, les mains ligotées derrière le dos, le crâne fracassé par une balle tirée à bout portant. Les propagandistes nazis exploitent immédiatement cette sordide trouvaille, claironnant que la police politique soviétique a froidement exécuté plusieurs milliers d’officiers polonais capturés par l’Armée rouge en septembre 1939. Une commission d’experts internationaux est même réunie pour l’occasion. Les organes de presse soviétiques protestent – maladroitement. D’abord, proclame Moscou, il ne s’agit là que de vestiges archéologiques : ce n’est qu’au bout de quelques jours que l’U.R.S.S. accuse les Allemands d’avoir perpétré un tel massacre. Pour l’Allemagne, c’est une occasion de faire coup double, en insistant sur les atrocités soviétiques qui risquent de s’abattre sur « l’Europe nouvelle », d’une part, en portant atteinte à la cohésion de l’alliance des nations unies d’autre part. Objectif atteint, puisque la rupture entre le Kremlin et le gouvernement polonais en exil, persuadé de la culpabilité soviétique, est vite consommée. Débute alors une controverse qui ne sera close qu’à la fin de la Guerre Froide, controverse portant sur l’identité du commanditaire d’une telle horreur, et qui longtemps occultera sa véritable dimension.
Alexandra Viatteau est une spécialiste de l’histoire polonaise du XXème siècle. Elle a réalisé des travaux pionniers, pour mettre en lumière la destruction de la Pologne sous les coups conjugués des totalitarismes nazi et communiste. On pourra toujours lui reprocher un ton trop passionné, tout semblant se passer chez elle comme si Staline était né avec la seule intention de tuer le plus grand nombre possible de Polonais alors que l’histoire des relations polono-soviétiques obéit, même chez le tyran paranoïaque et inhumain qu’était le dictateur géorgien, à une logique plus complexe que celle d’une destruction planifiée par les nazis de leur côté.
Il n’en demeure pas moins que Mme Viatteau a mené une enquête approfondie en consultant toutes les sources disponibles, avant d’étendre son domaine de recherche aux longtemps inaccessibles archives soviétiques – lesquelles sont de nouveau fermées au public. D’où cet ouvrage qui permet, avec un rare degré de précision, de déterminer l’enchaînement des circonstances ayant conduit les dirigeants soviétiques à décider d’exterminer, en mars 1940, l’intelligentsia polonaise, incluant les officiers capturés lors de l’invasion de septembre 1939. Les noms, les dates, les lieux, tout y est, tout nous est restitué dans ce récit où l’assassinat de masse – et sa négation – se révèle être un art gouvernemental.
Alexandra Viatteau expose par la suite les dénégations soviétiques formulées sur quatre décennies, incluant notamment l’organisation d’une vaste mascarade à Nuremberg, laquelle sera finalement démantelée au cours des débats devant le Tribunal militaire international, avec la bénédiction de magistrats occidentaux peu désireux de coopérer à cette entreprise d’intoxication. L’historienne insiste également sur les efforts des Polonais, en exil ou non, tendant à faire éclater la vérité malgré la chape de plomb qui s’est refermée sur ce pays devenu satellite de l’U.R.S.S. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev pour qu’une amorce de revirement soit effectuée par Moscou, avant que Boris Eltsine ne commette le geste – absolument impensable – de livrer les preuves documentaires de la culpabilité russe à son homologue Lech Walesa.
L’analyse aurait gagné à rechercher une mise en contexte du massacre. Elle le rattache, en effet, trop facilement à une stratégie soviétique dite d’épuration génocidaire de longue durée, alors que la décision de Staline pourrait au contraire être purement conjoncturelle. Le dictateur, au printemps 1940 s’inquiète considérablement d’un éventuel rétablissement de la paix en Europe, qui supposerait, craint-il, la « résurrection » d’une Pologne certes diminuée, mais devenue marionnette des capitalistes occidentaux : pas question, en ce sens, de laisser l’élite survivre. On pourra regretter que l’auteure n’étende pas sa réflexion, perspicace, sur ce point précis, de nature pourtant à éclairer une manière d’être chez Staline qui révèle une tendance à facilement verser le sang face à une crise réelle ou potentielle qui lui échappe – un comportement qui semble se retrouver en 1932, face à la famine en Ukraine, ou en 1941, devant l’invasion hitlérienne.
Il n’en demeure pas moins que Mme Viatteau, par ce travail militant, lucide, minutieux et perspicace, nous offre une vision saisissante de la débâcle morale d’un stalinisme qui, paradoxalement, se découvre de nouveaux adeptes dans une Russie à la dérive.
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