Ce superbe ouvrage se veut en fait la biographie de deux Kellermann. Le premier, François-Christophe (1735-1820), connaîtra la gloire en remportant contre les Prussiens, à Valmy, en 1792, une victoire militaire qui sauvera la République. Le second, son fils, François-Etienne (1770-1835), deviendra général de Napoléon, sauvant la victoire – et le régime bonapartiste – à Marengo, et manquant presque de rééditer son exploit quinze ans plus tard, aux Quatre-Bras, son échec résultant surtout d’un manque de soutien de ses confrères, et notamment du Maréchal Ney : ce mécompte obligera l’Empereur, deux jours plus tard, à rechercher de nouveau la victoire décisive, à Waterloo… Bref, les Kellermann, père et fils, ne sont pas pour rien dans ces coups de pouce du destin qui façonneront la France.
Fort curieusement, ils ne sont guère connus. Le père reste statufié dans le mythe national de Valmy, tandis que le fils a été globalement oublié, de préférence à d’autres grandes figures militaires de l’Empire, telles que Ney, Murat ou Davout. Et pourtant, ils incarnent, chacun à leur manière, l’histoire militaire de la France de la fin de l’Ancien Régime à la première moitié du XIXème siècle, bref à un carrefour décisif de celle-ci. Ils prétendent également à de hautes fonctions : le père symbolise l’ambition familiale d’intégrer l’aristocratie du XVIIIème siècle, le fils prend des allures de jeune loup affamé de gloire que peut offrir un Empire perpétuellement en guerre. Bref, il y a là comme une continuité dans la recherche de promotion sociale, par le biais de l’armée. Le contexte, la personnalité, les opportunités varient, mais l’ambition demeure d’une génération à l’autre. Cette dimension balzacienne ou stendhalienne de la dynastie Kellermann nous est brillamment rendue par René Reiss, par ailleurs premier biographe du Maréchal Clarke, Ministre de la Guerre méconnu de Napoléon et de Louis XVIII. René Reiss a su en effet ne pas se cantonner à l’histoire militaire au sens strict du terme, insistant sur les démêlés familiaux et financiers de ce père et de ce fils à l’ombre de la grande Histoire, de manière à éclairer cette époque regrettée par Julien Sorel…
Kellermann père sera celui qui, sachant s’adapter, incarnera à merveille l’image du technicien militaire que recherche la Révolution, et qui ne doit son grade qu’à ses mérites. Si l’ambition est présente, le patriotisme l’est aussi, ainsi que, surtout, une haute (mais fondée) opinion de lui-même. Kellermann peut enfin donner la pleine mesure de ses talents, ce que lui refusait le système sclérosé de l’Ancien Régime. De fait, la Révolution lui ouvre un véritable boulevard. L’auteur revient notamment sur la bataille de Valmy, où Kellermann sait faire jouer massivement son artillerie pour briser une offensive prussienne déjà à bout de souffle. Ce coup d’arrêt à l’invasion étrangère oblige l’ennemi à une humiliante retraite, et sauve ainsi la France révolutionnaire. Parce que la bataille n’a pas été aussi sanglante que celles qui marqueront l’épopée napoléonienne, mais aussi parce qu’aucun général français de l’époque, à commencer par Kellermann, n’imagine encore les répercussions de cet affrontement, nombreux seront ceux qui remettront en cause le rôle de l’armée française dans ce succès, préférant insister sur les négociations secrètes entre les révolutionnaires et l’état-major prussien pour mettre un terme à la guerre, sans trop convaincre. Au contraire, souligne M. Reiss, les Prussiens ont bel et bien subi un revers militaire, du fait de leur épuisement, mais aussi d’une utilisation originale de l’artillerie par Kellermann qui préfigure la tactique napoléonienne…
Par la suite, Kellermann ne démérite pas. Econome du sang de ses hommes, il sait se faire apprécier de la troupe… mais suscite également la méfiance du gouvernement jacobin. Chargé d’assiéger Lyon, aux mains des fédéralistes, en 1793, on le juge trop mou, et il est arrêté, pour n’être libéré que deux ans plus tard. D’une certaine manière, malgré ses aptitudes, il a fait son temps, et l’heure est venue aux jeunes généraux de prendre la relève. Entre alors en scène son fils, François-Etienne, qui s’inscrit dans le sillage de Bonaparte. Mais si le conquérant de l’Italie et de l’Egypte et nouvel homme fort du pays en 1799 sait rendre hommage au père, le faisant Maréchal de France et le comblant d’honneurs et de bienfaits, il n’accorde pas la même faveur au fils, pourtant général de talent qui lui sauve la mise à Marengo en 1800. La carrière de François-Etienne se révèle erratique. Blessé à Austerlitz, il ne peut participer à la campagne d’Allemagne de 1806, et ne retrouve un véritable commandement qu’à l’occasion de la désastreuse expédition du Portugal de 1807-1808, avant de pourrir en Espagne, dans tous les sens du terme. Mésaventures familiales et effondrement de l’Empire semblent un moment remettre en cause les éclatants succès sociaux de la dynastie. Mais le père saura s’adapter à la Restauration, quitte à s’y fourvoyer, tandis que le fils, du fait de sa participation aux Cent-Jours, restera ignoré des monarques qui se succèdent à la tête du pays. De fait, François-Etienne Kellermann restera à tout jamais, aussi bien socialement qu’historiquement, débiteur de son père, n’étant riche que grâce à lui, son nom ne demeurant gravé dans l’Histoire qu’en tant que celui du vainqueur de Valmy. René Reiss lui permet toutefois de sortir de l’ombre de ce père mythifié, et de les rendre tous les deux à l’Histoire.