Juillet 1943. Prisonnier de ses conquêtes en Union soviétique, Hitler tente le tout pour le tour : deux offensives simultanées au nord et au sud du saillant de Koursk et regroupant l’essentiel des formations de Panzer de la Wehrmacht tentent d’encercler le gros du corps de bataille soviétique. Il s’agit d’effacer le désastre de Stalingrad, de saigner à blanc l’Armée rouge, de raffermir la situation militaire de l’armée allemande à l’Est (l’Ostheer) pour mieux renforcer les autres fronts face à l’imminence d’un débarquement allié. Mais la résistance acharnée des Soviétiques va sonner le glas de ces espoirs, et Hitler se verra contraint, au bout de quelques jours, de suspendre l’attaque, laissant à son adversaire russe la possibilité de lancer une énergique contre-offensive.
La bataille de Koursk a été considérée comme l’un des tournants de la Deuxième Guerre Mondiale. La « plus grande bataille de chars de l’Histoire » aurait constitué une erreur stratégique majeure de Hitler, qui n’aurait pas suivi les conseils de ses généraux et sacrifié ainsi sottement l’élite de la Panzerwaffe. Il a également été fait « grief » au dictateur nazi de ne guère assumer ses projets une fois ceux-ci lancés : il aurait en effet empêché ses généraux de l’emporter, reculant devant le risque... Mais qu’en est-il, en réalité ?
L’étude de Jean Lopez revient sur cette bataille que l’on croyait bien connaître, mais qui, depuis plusieurs années, et grâce à l’ouverture partielle des archives soviétiques et à des investigations plus approfondies des archives allemandes, fait l’objet de réévaluations. Non, soutient-il, l’offensive de Koursk, baptisée Citadelle, n’est pas une ineptie stratégique, et apparaît au contraire comme l’option militaire la plus crédible aux yeux des Allemands, dans la mesure où reprendre l’initiative doit permettre de rassurer les alliés du Reich, traumatisés par Stalingrad, outre d’infliger une sévère correction à l’ennemi soviétique et transférer, à la suite de ce futur succès, des troupes sur les zones menacées par les Alliés, qui viennent de libérer la totalité de l’Afrique du Nord et s’apprêtent à prendre pied en Italie. M. Lopez fait un sort à l’autre stratégique qu’aurait préconisée le GeneralFeldmarschall Von Manstein, à savoir une défense élastique laissant l’Armée rouge s’aventurer sur un vaste espace territorial de manière à permettre aux forces axistes de lui infliger de lourdes pertes par de violentes contre-attaques en retour : une telle manœuvre, extrêmement risquée puisque consistant à gérer au mieux des replis continuels tout en cherchant à percer à jour les intentions soviétiques, serait devenue de plus en plus impraticable au regard de l’évolution de la nature du terrain (possible en Ukraine, elle l’est moins dans d’autres zones plus densément boisées).
Bref, Koursk apparaît comme une opération rationnelle, la recherche d’une victoire limitée dans le cadre d’une stratégie de longue durée. Les Allemands bénéficient certes de plusieurs atouts : une force blindée reconstituée et conséquente, servie par des équipages expérimentés, une infanterie elle-même constituée pour moitié de vétérans du Front de l’Est, le tout commandé par des officiers supérieurs brillants. Mais la rénovation de la Panzerwaffe n’a pas été achevée. Et, en face, l’Armée rouge s’est également renforcée : le saillant de Koursk a fait l’objet d’importants transferts de troupes, dirigées par l’élite du Haut-Commandement soviétique. Non sans appréhensions, Staline a finalement fait le pari de la défense initiale devant éroder le potentiel offensif nazi, de manière à faciliter le lancement de vigoureuses contre-offensives au nord et au sud de Koursk, sur Orel et Kharkov. Jean Lopez en profite pour réfuter une vieille légende, celle de Soviétiques parfaitement renseignés par une « taupe », baptisée « Werther », infiltrée au plus haut niveau du quartier-général de Hitler : en réalité, et à supposer l’existence de « Werther » établie, les renseignements fournis étaient de qualité éminemment variables, et Moscou a surtout bénéficié d’autres canaux d’information, notamment par l’action de ses partisans. Son étude aurait toutefois gagné à profiter des apports du travail réalisé par Wilhelm Von Schramm (Les espions ont-ils gagné la guerre ?, Stock, 1969), qui réduisait en miettes la théorie « Werther » et démontrait que les Soviétiques avaient vraisemblablement bénéficié d’informations issues notamment - mais pas toujours - des rapports d’analyse de situation réalisés par des officiers de renseignements suisses.
Après avoir jeté une nouvelle lumière sur les stratégies et les forces en présence, M. Lopez se penche sur la bataille proprement dite. L’échec de l’offensive allemande au nord, dirigée par le général Walter Model, est finement analysé : les Allemands se heurtent à un dispositif défensif bien organisé, patronné par un excellent officier de Staline, Rokossovski, l’action des nouveaux modèles de Panzer (Tiger, Panther, Ferdinand) ne déclenche pas chez les soldats rouges l’habituelle « Terreur des Chars », et Model lui-même n’est guère motivé, soucieux d’économiser ses forces dans l’attente d’une contre-attaque russe qu’il a raison de croire inévitable. Au sud, Von Manstein s’en sort bien mieux, enfonce les lignes soviétiques, mais l’acharnement des Russes et l’importance des réserves engagées par ces derniers limitent la portée de ses succès. A ce propos, Jean Lopez revient sur la célèbre bataille de Prokhorovka, qui aurait opposé 1.200 à 2.000 chars et se serait traduite par la destruction de la fine fleur des Panzer : en réalité, l’affrontement n’a impliqué « que » 500 chars, dont 117 allemands, et n’apparaît pas plus remarquable que d’autres sévères engagements germano-russes. Plus surprenant encore, Prokhorovka est bel et bien un succès défensif allemand : les pertes soviétiques ont été très lourdes, et les nazis ont pu rester maîtres du terrain, de manière à évacuer leurs blessés et leur matériel endommagé.
La décision de Hitler de suspendre Citadelle fait également l’objet d’une analyse serrée. Le débarquement allié en Sicile, le soupçon de traîtrise envers les fascistes italiens, ont certes joué leur rôle, mais certaines études militaires récentes ont mis en avant ses inquiétudes quant à d’autres contre-offensives soviétiques ailleurs qu’à Koursk. L’offensive allemande a échoué, et pour Hitler il est encore temps d’économiser ses forces pour la suite.
Koursk est assurément une importante bataille de la Deuxième Guerre Mondiale, mais est-ce pour autant le tournant de la guerre ? Jean Lopez rappelle à ce titre les termes de la controverse historiographique - totalement ignorée en France - sur l’ampleur et l’impact de cette bataille. Le point acquis est que les pertes soviétiques ont été lourdes, mais seront rapidement compensées. En revanche, les pertes allemandes n’auraient pas été aussi excessives, même si la répartition du matériel lourd se fera moins en faveur de l’arme blindée. Il n’en demeure pas moins qu’aucun des objectifs hitlériens n’a été atteint : le front s’est élargi, les Allemands ne peuvent plus se constituer de réserve stratégique, l’Armée rouge s’est renforcée et affiche un bon moral, et le mythe de l’invincibilité militaire allemande a définitivement volé en éclats.
Le livre de Jean Lopez, nourri d’une intense recherche et d’une utilisation mesurée des plus récents travaux anglo-saxons sur la question, présente ainsi d’incontestables mérites, dont celui de ne pas limiter son analyse à la sphère exclusivement technique de l’affaire - travers de nombreux historiens militaires. Le processus décisionnel hitlérien est ramené dans un contexte plus global, celui d’une stratégie menée à l’échelle mondiale. En tout état de cause, le principal apport de cet ouvrage est de nous faire découvrir de nombreux faits et débats méconnus en France (l’historien français nous livre ainsi une belle bibliographie commentée), ce qui prouve une fois de plus que l’Histoire ne saurait être une discipline figée.
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