Onze-Septembre, Sept-Décembre : le parallèle a été souvent usé, pas toujours avec la rigueur requise. Attaque surprise, bilan sanglant, nation traumatisée mais obsédée par l’idée d’une revanche militaire, assurément les deux tragédies présentent plus d’une similitude. L’ouvrage d’Hélène Harter, jeune et brillante historienne auteur d’une thèse de doctorat sur Les ingénieurs municipaux américains (1870-1910), part de cette problématique pour s’attacher à décrire les fondements de la civilisation américaine - en particulier lorsqu’ils sont mis à l’épreuve de la guerre. Ce faisant, elle se concentre surtout sur l’organisation des villes au cours du second conflit mondial. Pôles de développement d’une Amérique que l’explosion des commandes militaires fera sortir de la crise, elles en révèlent effectivement beaucoup sur l’art et la manière dont les Etats-Unis conçoivent leur way of life.
L’attaque de Pearl Harbor surprend une nation divisée sur la conduite à tenir vis-à-vis des puissances de l’Axe. L’isolationnisme ambiant n’avait toutefois pas réduit l’influence des partisans d’un interventionnisme accru. Et devant l’expansion germano-nippone, le gouvernement fédéral avait pris l’initiative d’organiser un début de défense civile au sein des villes, avec des résultats fort variables. Manque de moyens, difficultés juridiques liées au partage des tâches entre fonctionnaires fédéraux et agents locaux, désintérêt presque total de l’opinion publique ont constitué autant d’obstacles que le « jour d’infamie » a paradoxalement balayés, quitte à sombrer dans l’excès inverse. La militarisation profonde de l’espace urbain s’accompagne alors d’une crise d’inquiétude profonde - mais passagère - devant la possibilité d’une offensive aéronavale japonaise ou allemande. Au fil des mois, la tension se relâche, la défense passive, bien que renforcée, perd en motivation : un raid ennemi est bien improbable, et il y a tout lieu de craindre les minorités nippones, germanophones et italophones. Si les Américains d’ascendance italienne sont épargnés pour des considérations électorales, il n’en est pas de même pour les Nisei, regroupés dans des camps. Chez « l’ennemi intérieur », certains sont visiblement plus dangereux que d’autres.
Le boom économique généré par la guerre se traduit par une vaste croissance urbaine, principalement à l’Ouest et au Sud des Etats-Unis. Les villes doivent adapter leurs infrastructures pour gérer au mieux ces flux de populations qui ne sont pas sans exacerber les tensions sociales et raciales. La planification devient le maître mot, paradoxe des paradoxes chez un pays adepte de la liberté d’entreprendre. A côté des industries militaires surgissent des logements, des établissements de santé, d’éducation, de loisirs. L’aménagement urbain, la lutte contre la délinquance, l’accès aux ressources, autant de nouveaux défis que les cités et l’Etat fédéral doivent relever pour éviter tout impact négatif sur l’effort de guerre. Non sans méfiance réciproque entre les administrations centrale et locale, liée à la nature profonde du système politique américain, même si finalement, la croissance urbaine s’est traduite par une accentuation du poids de l’Etat central dans la vie publique, phénomène initié par le New Deal.
Reste à réussir l’après-guerre, autrement dit conserver les acquis économiques et sociaux, rénover l’habitat, améliorer la circulation. Revenir à la normale n’est pas revenir au passé : la Grande Dépression ne doit plus être qu’un - mauvais - souvenir. Les banlieues se développent à un rythme important, regroupant un tiers de la population urbaine en 1940, et 41,5 % dix ans plus tard. Les chantiers, les grands travaux se multiplient. Le Sud des Etats-Unis a également retiré de larges bénéfices, puisque abritant de nombreuses et puissantes usines d’armement, particulièrement au Texas.
Ces années de guerre ne constituent assurément pas une parenthèse de l’Histoire américaine. Hélène Harter en trace le portrait d’une plume sobre et concise, réalisant l’exploit de publier la première synthèse du genre. Ainsi que le note André Kaspi dans sa préface, « il est passionnant pour un historien de travailler sur l’histoire des Etats-Unis. Ce n’est pas parce qu’elle est courte. C’est qu’elle est extrêmement variée, et surtout infiniment changeante. On croit parfois saisir la diversité et la complexité de ces changements. On constate très vite qu’on court le risque de se tromper, car les Etats-Unis possèdent cette qualité ou ce défaut de subir, très vite et très souvent, d’étonnantes métamorphoses. Le livre d’Hélène Harter en donne un remarquable exemple. »
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