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L’Enfant juif de Varsovie

Histoire d’une photographie

Frédéric Rousseau

Cette photographie a fait le tour du monde, et sous toutes ses formes, par delà la colorisation ou, plus fréquent, le recadrage. Mieux que la somme de travaux consacrés à l’extermination des Juifs, l’image de ce petit enfant juif du ghetto de Varsovie, apeuré, mains en l’air sous la menace des S.S. armés de pistolets-mitrailleurs, a fini par incarner toute la souffrance, tout le mal de la Shoah. D’après Samuel Bak, peintre américain d’origine lituanienne, « cette photographie est un chef d’œuvre de composition. Elle est comparable à la Crucifixion de Mantegna ou d’autres grandes œuvres d’art. Car ce qui est extraordinaire dans cette photographie, par delà sa structure et la richesse du détail, c’est la profondeur du matériel narratif. Vous avez le drame du groupe, et vous avez le drame du petit garçon, de l’individu. »

Cette image, devenue icône de la Shoah, est pourtant méconnue. L’identité du petit garçon reste une énigme, malgré quelques prétendants peu crédibles (difficile d’imaginer, en effet, que l’enfant ait pu échapper à la chambre à gaz). L’épisode exposé dans la photographie reste de datation délicate - peut-être s’agit-il d’une des opérations de liquidation des restes du ghetto juif, au printemps 1943. Surtout, sa valeur historique, médiatique même, a évolué, au point de brouiller sa signification véritable.

L’ouvrage de Frédéric Rousseau, par ailleurs spécialiste de la Grande Guerre et de l’histoire culturelle, explicite ainsi l’origine de cette photographie, de même que son histoire postérieure à la Deuxième Guerre Mondiale. Son destin, il est vrai, est révélateur d’une évolution remarquable de la mémoire de la Shoah, d’une conception « résistantialiste » hautement sensible dans un premier temps à une plus grande prise en compte des victimes juives du nazisme.

Frédéric Rousseau rappelle tout d’abord un fait largement oublié, et pourtant significatif : l’auteur de la photo est un nazi, ladite photo fait partie du tristement célèbre Rapport du S.S. Gruppenführer Jürgen Stroop que ce dernier consacrera à la destruction du ghetto de Varsovie, dont les derniers survivants s’étaient révoltés contre leurs bourreaux. De fait, l’image illustre une ode à la gloire du national-socialisme et des héros aryens. Elle incarne un trait essentiel de la mentalité des exterminateurs, à savoir le souci (illustré par les discours de Heinrich Himmler aux hiérarques nazis réunis à Posen en octobre 1943) de faire preuve d’efficacité et de discipline malgré l’aspect inhumain de leur mission génocidaire. Le petit enfant, mis en joue par le S.S. Josef Blösche (l’un des pires sadiques de l’Ordre noir) n’a, dans cette logique, pas pour but de susciter la pitié, bien au contraire : il démontre que les S.S. ont été capables, en traitant ce garçonnet comme un bandit prisonnier, de surmonter cette pitié, bref que par leur abnégation hitlérienne ils ont bien mérité de la Patrie.

Autre logique, autres mœurs, le Tribunal de Nuremberg retourne contre ses auteurs le Rapport Stroop, qui devient une preuve à charge accablante. Paradoxalement, la photographie de l’enfant n’est pas reproduite par le Ministère public. Il faudra en fait attendre la fin des années soixante pour que cette image occupe une place plus importante dans la perception collective de la « Solution finale ». Cette « absence », puis ce retour en force, illustrent, selon Frédéric Rousseau, une transformation de la mémoire de la Shoah. Au cours des vingt premières années de l’après-guerre, la spécificité de la souffrance juive n’apparaissait pas telle quelle, outre que, surtout, primait une vision « résistante » des crimes nazis, c’est-à-dire cherchant à réfuter l’idée de Juifs équivalant à des « moutons conduits à l’abattoir ». Dès lors, l’enfant juif de Varsovie n’avait pas sa place en pareil contexte.

Mais la guerre des Six Jours, qui renforce l’inquiétude juive quant à un nouvel Holocauste, de même qu’une meilleure prise en compte historiographique de l’histoire du IIIème Reich, ainsi qu’une mise en avant plus poussée des intérêts de l’enfant à travers le monde, aboutissent à une plus large diffusion de la photographie, laquelle devient rapidement un symbole de la Shoah... au point de verser dans l’excès inverse, dans la mesure où elle sera récupérée à des fins politiciennes par d’autres mouvements, palestiniens notamment, pour mieux renverser les perspectives, brouiller les pistes et accuser Israël de recycler la politique nazie au Proche-Orient. L’on verra même des extrémistes de droite américains s’efforcer de dresser un parallèle tout aussi hors de propos entre la photo de l’enfant juif et celle du jeune enfant cubain Elian Gonzalez, que la justice américaine avait décidé, malgré son exil en Floride, de restituer à son père demeuré à Cuba.

Bref, démontre Frédéric Rousseau dans cet ouvrage extraordinaire (récompensé du Prix de la Fondation Auschwitz, de Bruxelles), « les vies successives de la photographie de l’enfant de Varsovie témoignent d’un déplacement majeur de l’intolérable. Au temps de la honte, du mépris et du silence a succédé celui de la revendication publique et planétaire de la condition de victime devenue médiatiquement porteuse. » Désormais, le résistant a moins bonne presse que la victime, chose inimaginable voici encore quarante ans. Au risque de nourrir certaines dérives. « L’image du ghetto de Varsovie n’est plus un document ; elle a cessé d’être un outil pédagogique ; brouillée, travestie, abusée, détournée, elle a perdu sa capacité d’alerte ; elle n’informe plus ; elle s’est usée de ses mésusages. Elle s’est altérée, consumée ; initialement porteuse d’une vérité fondamentale, elle est devenue le support de mensonges au service des délires les plus fantasmatiques. Dans un processus accéléré de mondialisation des affects, des émotions, des sensibilités, « l’opinion publique mondiale » est de plus en plus souvent convoquée. Être émue, être émue souvent, être émue seulement (?), tel est désormais son seul devoir. »

Nicolas Bernard

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Titre : L’Enfant juif de Varsovie. Histoire d’une photographie
Auteur : Frédéric Rousseau
Editeur : Editions du Seuil
Collection : L’Univers historique
Nombre de pages : 270
Publication : janvier 2009
Prix : 21 €
ISBN : 978 2 02 078852 6

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