Il est de ces rééditions qui sont de bonnes nouvelles. L’initiative des éditions Jacques Grancher de réunir en un volume plusieurs contributions historiques marquantes du regretté Léon Poliakov, devenues introuvables, permet de remettre au goût du jour ce pionnier de l’historiographie de l’antisémitisme et du génocide juif, pour mieux en apprécier les apports et cerner les limites.
Le premier texte n’est autre que son petit livre L’Étoile jaune, paru en 1949, et consacré à la mise en place de la législation nazie en Europe occupée et notamment en France, consistant à apposer aux Juifs promis à la déportation un signe distinctif, l’étoile de David de couleur jaune frappée des lettres J.U.I.F.. Rappelant les origines médiévales d’un tel procédé et incluant de nombreux documents d’époque, en particulier des pièces issues des archives nazies, Léon Poliakov retraçait l’introduction de cette sournoise manoeuvre des autorités d’occupation allemandes, ainsi que sa réception par l’opinion publique française. Tout en mettant en lumière l’enthousiaste des milieux collaborationnistes locaux, Poliakov convenait que l’"étoile" n’avait guère suscité la sympathie de la population. Ce livre pionnier, cependant, accuse le poids des ans, en particulier sur sa manière d’appréhender le rôle du régime de Vichy, et méritait une mise à jour qui sera opérée par d’autres historiens, tels que Serge Klarsfeld, Renée Poznanski, Michael Marrus, Robert Paxton, Denis Peschanski, Laurent Joly, et bien d’autres.
Le deuxième texte de Léon Poliakov, "Au temps de l’Etoile jaune. La situation des Juifs en France sous l’Occupation", avait été initialement publié dans Historia Magazine, n°25, 1968, p. 795-700. Cet article conséquent, paru peu après le livre de Claude Lévy et Paul Tillard, La grande rafle du Vel d’Hiv’. 16 juillet 1942, Laffont, 1967, réédité chez Tallandier cette année) tenait davantage compte de l’antisémitisme d’Etat de Vichy dans l’enchaînement des persécutions, puis de la déportation. Sachant s’adapter aux progrès de l’historiographie, Poliakov rendait également un hommage appuyé à la population française, à qui il fallait attribuer le mérite du sauvetage des trois quarts des Juifs de France (et certainement pas à Vichy) : "Réfléchissant à ces années et à ces tribulations, l’auteur de ces lignes croit pouvoir conclure que si les activités de sauvetage purent se poursuivre sur une si large échelle et avec relativement peu d’aléas, c’est qu’à partir de 1942 elles bénéficièrent de la complicité, au moins passive, de la grande majorité des Français, le rôle actif restant, naturellement, aux tempéraments capables d’enfreindre la loi au nom d’un impératif éthique et qui sortaient du commun."
Le dernier texte reproduit correspond à une communication de Poliakov au colloque international de Cerisy, et intéressant une lecture comparative des législations nazie et vichyste s’agissant de la "question juive", pour reprendre la terminologie de l’époque. Dans cette intervention mordante, l’historien français soulignait les traits communs et les spécificités de ces deux appareils textuels ayant force de loi, et mettait notamment l’accent sur leurs contradictions internes, à l’origine de situations administratives parfaitement absurdes.
L’idée de ce recueil est d’autant plus pertinente qu’il nous offre d’assister à l’évolution d’une histoire du génocide juif, des premières années suivant le deuxième conflit mondial aux années soixante, puis au "retour du refoulé" correspondant à la décennie suivante. L’on réalise à quel point Poliakov a été, de tous temps, un précurseur, aussi prudent que perspicace. Il faut rappeler qu’il a longtemps été, sur ce point, solitaire, la "Solution finale" en France n’intéressant guère les historiens - si l’on excepte son collègue Joseph Billig - avant les années 70-80. Les quelques rares lacunes des premières approches de Poliakov n’en deviennent que plus compréhensibles, sachant que ses analyses d’ensemble gardent encore tout leur intérêt.
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