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L’affaire de "L’Humanité"

Comment le célèbre quotidien tenta de reparaître en pleine occupation nazie

Sylvain Boulouque

Juin 1940. La France découvre les premiers jours de l’Occupation. Le vainqueur nazi n’attend pas de soumettre sa conquête à l’exploitation et au pillage. Mais il se plaît à se donner des allures magnanimes, pour ne pas réveiller les instincts patriotiques du peuple vaincu. La tentative de négocier la reparution du quotidien communiste L’Humanité, interdit de diffusion par la défunte IIIème République, s’inscrit dans ce schéma : en s’attirant les bonnes grâces du puissant mouvement communiste français, les nazis espèrent à la fois le compromettre, tout en comptant sur lui pour contribuer à maintenir l’ordre. De leur côté, les négociateurs communistes, dirigés par les deux pontes du P.C.F. Jacques Duclos et Maurice Tréand, inscrivent leur démarche dans le contexte d’une accalmie diplomatique entre l’Allemagne et l’U.R.S.S., et espèrent remettre en place les structures du Parti fortement mises à mal durant la "drôle de guerre" alors que le gouvernement Daladier s’acharnait à traquer les militants. Ce jeu de dupes n’aboutira pas, le Komintern se méfiant - un peu tard - de cette initiative allemande...

Contrairement à ce qu’avance son titre et son sous-titre, ce nouveau livre de Sylvain Boulouque, spécialiste de l’histoire du P.C.F. (et auteur du livre Les Listes noires du P.C.F.), ne traite pas principalement de cet événement, lequel n’occupe que quelques pages - il est vrai que le sujet a fait l’objet d’une étude remarquable réalisée par Jean-Pierre Besse et Claude Pennetier. Mais cette lacune dissimule une belle surprise, puisque Sylvain Boulouque nous offre, en fait, une biographie de Maurice Tréand lui-même.

Cette personnalité méritait indéniablement que l’on s’attarde sur elle. Maurice Tréand fait en effet partie des hauts responsables du Parti communiste de l’entre-deux-guerres, ceux sans qui ce mouvement n’aurait pas affiché le même visage. Tréand s’avère en outre l’incarnation pour ainsi dire parfaite du militant communiste idéal, fantasmé par les responsables du Komintern : intellectuellement médiocre, à l’orthographe déplorable, mais organisateur hors-pair, militant totalement loyal, faisant passer l’intérêt du Parti avant tout. Grâce à Sylvain Boulouque, ce communiste maudit sort enfin de l’ombre dans laquelle l’avaient plongé ses anciens camarades à la suite du faux pas de l’été 1940...

Issu de milieu modeste, né avec le siècle, Tréand saura se forger une carrière politique à la force du poignet. Adhérant aux Jeunesses communistes en 1921, ce qui amorce le début de son formatage, il y fait l’expérience de la dialectique léniniste... et de la prison, ainsi que de la violence. Ses talents d’organisateur le mènent haut dans la hiérarchie des J.C., puis du Parti lui-même, au point qu’il fait partie des cadres qui ont le privilège de bénéficier d’une formation à la lutte politique et clandestine à Moscou au début des années trente. A son retour, la direction du Parti communiste français lui confie la gestion de la "commission des cadres", chargée, entre autres, d’en ficher tous les membres pour mieux expulser les "provocateurs, voleurs, escrocs, et traîtres chassés des organisations révolutionnaires de France". Tréand joue ainsi un rôle de tout premier plan dans l’organisation du P.C.F., sa composition, son financement aussi. Ses fonctions s’étendent alors que le gouvernement Daladier déclare le Parti hors-la-loi à la suite du pacte germano-soviétique : réfugié en Belgique, Tréand coordonne l’exfiltration d’importants dirigeants communistes (notamment l’Italien Togliatti), ainsi que les finances des Partis à l’échelle européenne.

Revenant de Belgique à Paris en juin 1940, il prend avec Jacques Duclos la décision fatidique d’accepter de négocier avec les Allemands la parution de L’Humanité. En ce sens, il ne fait qu’obéir à des directives de Moscou déjà mises en pratique à Bruxelles après l’invasion allemande. Les négociations, toutefois, traînent en longueur, et finissent par être désapprouvées à Moscou - mais l’on ne sait guère pourquoi, et il est dommage que, pas plus que MM. Besse et Pennetier, Sylvain Boulouque ne se penche pas de manière suffisamment précise sur les revirements du Komintern. En toute hypothèse, le refus de l’Internationale communiste de persister dans ces pourparlers scelle le destin politique de Tréand. Ce dernier est progressivement ostracisé, et le Parti jettera un voile pudique sur cette amorce de collaboration avec l’Allemagne...

Ni traître, ni victime, le hiérarque Tréand était surtout un "brave petit soldat". En ce sens, il symbolise à merveille les aléas d’un mouvement politique acharné à rechercher la fidélité de ses membres au nom de son infaillibilité doctrinale. Quitte à leur faire payer cher ce loyalisme lorsqu’il s’agit de corriger ou d’effacer les propres fautes du Parti. Mais après tout, comme l’assénait un cadre dirigeant du P.C.I. dans l’excellent film Cadavres exquis, “la vérité n’est pas toujours révolutionnaire"...

Nicolas Bernard

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Titre : L’affaire de "L’Humanité". Comment le célèbre quotidien tenta de reparaître en pleine occupation nazie
Auteur : Sylvain Boulouque
Editeur : Larousse
Nombre de pages : 256
Publication : juin 2010
Prix : 18 €
ISBN : 978-2035841971

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