Ce qui est resté dans l’Histoire sous le nom d’« affaire suisse » est longtemps demeuré une énigme de la Résistance, une dangereuse source de polémiques propre à décourager les chercheurs. Tout commence au début de l’année 1943, lorsqu’à l’instigation d’Henri Frenay, patron du mouvement Combat (l’un des plus puissants réseaux de l’armée des ombres) les différents mouvements de Résistance de la zone Sud, qui viennent de donner naissance aux Mouvements unis de la Résistance (M.U.R.) décident, de leur propre chef, d’implanter une délégation en Suisse, pays neutre, de manière à acquérir de l’argent et des armes de la part des Américains. Dès cette époque, l’on y a vu une tentative de déstabiliser De Gaulle, une sorte de sursaut d’indépendance des mouvements avant l’unification chapeautée par Jean Moulin. Mais est-ce bien le cas ?
Robert Belot, spécialiste reconnu de la Résistance française, aidé de Gilbert Karpman pour le décryptage des messages clandestins échangés entre les Résistants demeurés en France et ceux basés en Suisse, se sont penchés sur cette « ténébreuse affaire » sur laquelle tant de légendes ont couru. Rappelant fort pertinemment le contexte du tournant 1942-1943, et les ambiguïtés de la neutralité suisse, ils soulignent le caractère presque apolitique de l’initiative à l’origine de la création de la délégation suisse. Le renforcement continuel des maquis oblige en effet les Résistants à se procurer davantage d’argent et d’armes, et en ce sens l’idée de contacter à cet effet les Américains n’apparait nullement irrecevable. Les auteurs font d’ailleurs un sort au mythe d’une entreprise antigaulliste, dans la mesure où Frenay et ses agents se sont au contraire réclamés du Général De Gaulle, et où ils ont permis aux émissaires américains - et en particulier Allen Dulles, futur patron de la C.I.A. - de mieux appréhender la réalité de la Résistance et des intentions gaullistes.
Mais la création de la délégation suisse déplaît. Aux Anglais d’abord, jaloux de leur monopole sur les livraisons de matériel, qui dope leur influence en Europe de l’Ouest. A Moulin ensuite, qui voit, non sans raison, une volonté, chez Frenay, de conserver malgré tout une certaine indépendance des mouvements. La délégation va perdurer, mais le mal est fait, et Frenay mis sur la sellette. En cela « l’affaire suisse » illustre-t-elle les malentendus à l’origine de bien des tensions au sein de la Résistance, alors que rôdent la Gestapo et ses sbires. Rien d’étonnant à ce que l’événement soit passé à la trappe de la mémoire collective, de manière à nourrir certains préjugés d’après guerre et accentuer les controverses autour des rôles respectifs de Frenay et Moulin. C’est pourquoi il faut saluer cette étude, basée sur une enquête aussi complète que possible, et qui conduit à - enfin - classer ce dossier d’apparence embrouillée, et ici décortiqué de manière compréhensible, y compris même et surtout aux yeux du profane. Sans pour autant négliger l’aspect proprement humain de l’affaire, puisqu’il y est tout de même question, par delà la description de la délégation suisse sur laquelle s’attardent les auteurs, d’hommes et de femmes qui ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour lutter contre l’occupant nazi.
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