L’hostilité envers les Juifs, la haine des Juifs, a revêtu depuis des siècles des formes variées, découlant de divers facteurs, de sorte que l’antisémitisme fait malheureusement partie des rares fils de l’Histoire à n’avoir jamais fait l’objet d’un bon coup de ciseaux. Walter Laqueur, spécialiste de l’Histoire du judaïsme (auteur d’un célèbre ouvrage intitulé Le Terrifiant Secret. La « Solution finale » et l’information étouffée, Gallimard, 1981), s’intéresse ainsi à l’évolution de cette détestation particulière – à commencer par sa particularité même. Cet essai percutant, qui se permet quelques remarques amèrement ironiques, constitue un indispensable petit manuel historique à destination de ceux qui voudraient en savoir davantage sur les actuelles polémiques entourant le conflit israélo-arabe.
L’antisémitisme reste, d’abord et avant tout, une énigme. Ses différentes manifestations, si elles attestent de la continuité du phénomène à travers l’Histoire, ne sont pas uniformément localisées, semblent répondre à des logiques différentes, interviennent dans des contextes spécifiques. L’antisémitisme antique, par exemple, ne paraît pas se distinguer d’autres sentiments d’hostilité ou de mépris des Egyptiens, des Grecs ou des Romains envers d’autres religions et d’autres peuples. C’est, comme on le sait, le développement du christianisme qui modèlera en Occident, et pour longtemps, les préjugés antisémites, de même que l’extension de l’Islam, même si des attitudes contrastées peuvent être notées. L’Eglise n’en a pas moins façonné une image des Juifs qui allait générer persécutions, exclusions, et massacres. Le « Siècle des Lumières », pour sa part, consacre à la fois une grande libéralisation du statut des Juifs en Europe, mais également la naissance d’un antisémitisme moderne, définissant les Juifs comme un peuple par nature inassimilable. La rhétorique « racialiste », dénonçant le « complot juif », se développera ainsi au XIXème siècle.
Le XXème siècle voit, pour la première fois, se mettre en œuvre des tentatives « rationnelles » de résoudre la « question juive », de l’émigration vers la Palestine (projet sioniste) à l’extermination pure et simple des Juifs d’Europe sur ordre d’Adolf Hitler. Le choc causé par la découverte du génocide aurait pu porter un coup fatal à la haine : il n’en a rien été, malgré le discrédit durable dont elle a été affectée en Europe.
Walter Laqueur s’attache également à déterminer si l’antisémitisme a effectivement été généré par l’attitude des Juifs eux-mêmes, pour conclure par la négative. Il montre d’ailleurs que la réfutation des préjugés antijudaïques ou judéophobes n’a guère permis d’en stopper la diffusion. En outre, l’assimilation n’a pas évité le génocide, tandis que la création de l’Etat d’Israël a renouvelé l’antisémitisme, sur fond de conflit moyen-oriental. Walter Laqueur revient ainsi sur l’antisémitisme dans le monde musulman, ainsi que celui ayant affecté – et affectant toujours – une partie de la gauche, prompte à assimiler la « juiverie » au « pouvoir de l’argent », et Israël à « l’impérialisme ». D’où cette conclusion désespérée, mais malheureusement, et de toute évidence, fondée : l’antisémitisme, quels que soient ses états, a encore de beaux jours devant lui.
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