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L’antisémitisme en Russie

De Catherine II à Poutine

Jean-Jacques Marie

L’antisémitisme russe fut si vivace qu’il laissa à la postérité le mot « pogrom » et un faux célèbre, les « Protocoles des Sages de Sion », outre de traverser les années communistes sans trop de mal, bien au contraire. A l’heure actuelle, la haine judéophobe se porte donc fort bien, prospérant sur la pauvreté et la crise nationaliste. Jean-Jacques Marie, biographe – complaisant – de Lénine et Trotsky, mais aussi grand spécialiste de la période stalinienne, s’efforce d’en dresser un premier bilan historique, des origines de la Russie elle-même à l’actualité poutinienne.

A ce titre, il n’est pas niable que la lecture de cet ouvrage donne le frisson. Arrivés sur le rivage nord de la Mer Noire au IIIème siècle avant J.C., les Juifs croient avoir trouvé une terre d’asile leur permettant d’échapper aux persécutions, essentiellement romaines et byzantines. Il n’en est rien, et l’ère médiévale connaîtra son lot d’hostilité et de massacres, les Juifs étant assimilés au peuple déicide par les Orthodoxes, outre d’être mal perçus par une société s’obstinant à demeurer archaïque. Avec l’arrivée des « despotes éclairés » au XVIIIème siècle, incarnés à merveille par Catherine II, la politique des Tsars à leur encontre se révèle contradictoire, recherchant l’intégration d’une communauté qui s’est finalement repliée sur elle-même, tout en s’acharnant à lui imposer des règles discriminatoires la maintenant à l’écart du monde russe. Il est vrai que les Juifs constituent de parfaits bouc-émissaires aux yeux de l’administration tsariste pour justifier les échecs sociaux du régime. L’antisémitisme contamine toutes les couches de la société russe, allant jusqu’à imprégner les grands écrivains de ce pays, tels Dostoïevski. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que les couches les plus arriérées de la population soient entretenues dans la croyance de certaines légendes antisémites, comme les meurtres rituels. Cette combinaison de préjugés populaires et de cynisme d’Etat culminera sous le règne de Nicolas II, le dernier Tsar, viscéralement hostile au judaïsme, et dont le régime va accoucher des « Protocoles des Sages de Sion », d’une recrudescence des pogroms, et d’une tentative de réhabiliter par la voie judiciaire le mythe des crimes rituels…

Par la suite, estime Jean-Jacques Marie, la Révolution d’Octobre accentue les persécutions, que, à en croire l’auteur, Lénine et les Bolchéviks auraient tenté de juguler, même si ce milieu n’était pas épargné – un point sur lequel Jean-Jacques Marie n’insiste pas, préférant concentrer ses tirs sur les armées « blanches », bien davantage marquées, à l’en croire, par cette haine à l’origine de nombreuses atrocités antisémites (ce qui n’empêchera pas les bourgeois juifs, concède l’auteur, à choisir le camp hostile au communisme). Il n’en demeure pas moins que le nouveau régime soviétique se montre, à ses débuts, infiniment plus libéral à l’égard des Juifs, respectant la spécificité de la culture juive, intégrant massivement les Juifs dans l’administration. Mais, souligne Marie, les difficultés économiques du pays, malgré la N.E.P., suscitent un regain de judéophobie, que le stalinisme rechigne à combattre, Staline se révélant lui-même fort complaisant à l’égard d’un sentiment qui lui offre la possibilité de diviser pour mieux régner. La Deuxième Guerre Mondiale ne change finalement rien à l’affaire : Staline ne se montre pas amical envers la communauté juive tant que perdure le pacte avec Hitler, ne prend aucune mesure pour évacuer les Juifs menacés d’extermination, mais crée, en 1942, un « Comité antifasciste juif » censé révéler les atrocités nazies (sans trop insister non plus sur leur caractère antisémite…) et recueillir de l’argent des Juifs de l’étranger pour financer l’effort de guerre ! Ce Comité sera liquidé après la victoire, ses membres arrêtés et emprisonnés. Cette répression s’inscrit dans une répression touchant les autres nationalités « non-russes ». Staline a-t-il cherché à concocter une nouvelle « Solution finale » que sa propre mort aurait devancée ? Jean-Jacques Marie le réfute de manière convaincante.

Mais sous son règne, l’antisémitisme s’est tout de même, à nouveau, enraciné dans la société russe. Ses successeurs ne chercheront pas à le combattre, s’engluant dans une vaste controverse internationale donnant moult arguments aux dissidents et aux Etats-Unis. Le régime laisse ainsi partir les Juifs pour l’étranger, les scores de cette émigration s’envolant après la chute du Mur de Berlin. L’échec de la sortie du communisme va permettre à l’antisémitisme de s’étaler au grand jour, d’être revendiqué, assumé, y compris dans ses manifestations hitlériennes. Même un Soljenitsyne n’est pas épargné, ce qui permet à Jean-Jacques Marie de régler quelques comptes avec l’ancien pourfendeur du Goulag. Ce point souligne à la fois les qualités et les défauts de cette étude, qui aurait gagné à davantage d’exhaustivité, davantage de nuances aussi. Tout se passe parfois comme si l’auteur n’avait pu échapper à la volonté de rédiger un pamphlet. La problématique aurait gagné à être mieux cernée, le récit à être mieux structuré. Ce livre n’en constitue pas moins un louable effort d’analyse de la manière dont la haine peut s’enraciner dans un pays.

Nicolas Bernard

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Titre : L’antisémitisme en Russie de Catherine II à Poutine
Auteur : Jean-Jacques Marie
Editeur : Tallandier
Nombre de pages : 447
Publication : mai 2009
Prix : 27 €
ISBN : 978-2847342987

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