| www.histobiblio.com souhaite la bienvenue à tous nos visiteurs. | Suivre la vie du site  RSS

L’armée de l’Empereur

Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945

Jean-Louis Margolin

Le sujet n’a pour ainsi dire pas été traité par les historiens français. Il a même rarement fait l’objet d’une synthèse globale à l’étranger, tant il recouvre des réalités diverses, sur des territoires aussi vastes que dispersés. Un point commun, cependant : le sang versé. L’Empire du Soleil levant, pour asseoir son hégémonie sur l’Asie, a tué, violé, volé, exploité, affamé, ses ennemis et ses sujets conquis. Une politique qui n’avait rien à envier aux atrocités allemandes, même s’il n’y aura pas, à Tokyo, de préparatifs d’un génocide à grande échelle. C’est tout le mérite de l’historien Jean-Louis Margolin de nous l’avoir rappelé et de nous l’exposer dans cet ouvrage aussi dense que détaillé, à la fois novateur et crédible.

Un certain nombre de légendes se retrouvent ainsi battues en brèche, notamment en ce qui concerne la mentalité japonaise et les origines d’une conception proprement inhumaine de la chose militaire, résultante d’une perversion du code d’honneur (Bushido) parallèlement à la modernisation du pays dès la seconde moitié du XIXe siècle. De la même manière, le thème des « femmes de confort », ces femmes coréennes, chinoises, philippines, réduites à l’état de prostituées par l’armée nippone, subit une considérable réévaluation : loin de souscrire aux thèses des négationnistes japonais, selon lesquels ces femmes se seraient volontairement offertes à la soldatesque impériale, bénéficiant en retour et par contrat de salaires et de primes, l’historien français récuse la thèse inversement extrême, défendue par les nationalistes coréens et chinois, d’une prostitution systématiquement forcée. La vérité est, en la circonstance, davantage nuancée, et répond à des logiques différentes selon les territoires occupés. Le sort, peu enviable, des prostituées coréennes (payées pour la plupart), est ainsi préférable à celui de leurs homologues chinoises et philippines, réduites à des sac de viande corvéables à merci par leurs « amants occasionnels ».

Le massacre de Nankin, devenu en Asie le symbole de cette criminalité d’Etat japonaise, à l’image d’Auschwitz en Occident, fait également l’objet d’une analyse détaillée qui, sans concession aux négationnistes, n’adhère pas pour autant à la thèse d’un génocide minutieusement préparé par l’Empereur et ses conseillers. Le massacre visait les prisonniers de guerre et les hommes, afin de terroriser l’armée de Tchang Kaï-chek, tandis que les civils allaient faire les frais des débordements d’une armée impériale dominée par le racisme, déshumanisée par ses instructeurs, excédée par la résistance chinoise, et la bride lâchée par ses propres officiers, d’où des viols de masse. Près de 90.000 morts, donc, dans un conflit sino-japonais amorcé bien avant la Seconde Guerre mondiale, et qui en causera plusieurs millions d’autres. Nankin ne saurait d’ailleurs éclipser la sinistre « politique des trois-tout » (tout tuer, tout piller, tout brûler) appliquée dans les années suivantes contre la guérilla chinoise.

La guerre de Chine, précisément, résulte d’une politique agressive du Japon, et son enlisement conduira ce dernier à conquérir l’Asie du Sud-Est pour l’isoler d’une part, et s’assurer son indépendance énergétique d’autre part, seul moyen de l’emporter définitivement contre les armées de Tchang et Mao. Le contexte de Pearl Harbor se trouve ainsi éclairci, et le Japon apparaît bel et bien pour ce qu’il était, de même que ses partenaires allemand et italien : un Etat agressif, avide de conquêtes. Sans pour autant verser dans le fascisme totalitaire : Jean-Louis Margolin dépeint avec pertinence les spécificités du cas nippon, à forte dose militariste et dictatorial, mais où pèse une Histoire somme toute spécifique, en particulier en ce qui concerne le rôle de l’Empereur. Ce dernier, loin d’être le jouet des militaires, comme il le prétendra par la suite avec l’aide des Américains (par souci de maintenir l’ordre dans l’archipel, après la capitulation), en était en fait l’intime collaborateur, définissant même en certaines occasions les grandes lignes de leur politique d’expansion.

La « guerre du Pacifique » génère une nouvelle vague d’atrocités. Les prisonniers de guerre occidentaux sont réduits en esclavage, astreints à des grands travaux (routes, lignes de chemins de fer) dans des conditions effroyables. Un laboratoire spécialement consacré à la guerre bactériologique, l’Unité 731, teste ses germes sur des humains déportés pour l’occasion. Une vaste main d’œuvre est amenée à travailler pour l’Ordre nouveau. En face, les Américains commettront également quelques massacres de prisonniers de guerre, mais sans que ces excès ne relèvent d’une politique délibérée, bien au contraire, et à l’inverse des pratiques japonaises. L’oppression impériale se matérialisera en outre par bien des aspects imprévus, et notamment l’explosion du trafic de l’opium. S’ajoute à cette analyse le rappel de l’implication de certains officiers supérieurs dans la commission de ces crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment le jusque là très bien considéré général Tomoyuki Yamashita, le « Tigre de Malaisie » (ainsi nommé pour avoir conquis Singapour après une campagne-éclair de deux mois), dont l’ironie tragique de l’Histoire voudra qu’il soit pendu par les Américains en 1946 pour le massacre de Manille (commis par l’armée impériale lors de la libération de l’archipel)... dans lequel il n’avait pas trempé, à l’inverse des atrocités perpétrées à Singapour et en Chine !

Malgré les souffrances, malgré l’esclavage, malgré ses crimes, l’Empire japonais ne sera pas en mesure de terrasser la puissance militaro-industrielle des Etats-Unis. A suivre Jean-Louis Margolin, les raids nucléaires américains de l’été 1945, en mettant le Japon à genoux, auront permis d’épargner de nombreuses vies au sein des zones encore aux mains de l’armée nippone. Vient l’heure des procès, de facture inégale, et dominés par des arrière-pensées politiques. Si Jean-Louis Margolin considère que le procès de Tokyo constitue, si l’on excepte la mansuétude américaine à l’égard de l’Empereur (absent du banc des accusés), une relative réussite judiciaire et historique à ne point négliger pour les recherches documentaires, il demeure que la mémoire nippone fera preuve de certaines phases d’amnésie. Thématique sensible, fort scrupuleusement étudiée par l’historien français, qui là encore dissipe tout malentendu quant à l’ampleur du négationnisme au pays du Soleil levant. Il est vrai que le parti libéral-démocrate, presque constamment au pouvoir, depuis 1945, a reconnu ces atrocités du bout des lèvres, mais le négationnisme reste la méthode de milieux militaristes et d’extrême droite. Nombreux sont, à dire vrai, les Japonais à avoir admis la réalité des ignominies commises en leur nom.

Comme le souligne Jean-Louis Margolin, le souvenir des crimes impériaux reste prégnant dans les anciens pays occupés, et répond à des objectifs liés au contexte propre à ces nations. La politique, une fois de plus, s’empare de l’Histoire, mais réduire la mauvaise humeur asiatique à l’égard de Tokyo à des stratégies diplomatiques serait trompeur. Le poids de ce passé sanglant pèse encore fortement dans la mémoire des peuples de l’Asie, et connaître ce passé constitue une clef pour comprendre les enjeux de l’aire Pacifique à l’heure actuelle. Tel est l’enjeu du vaste travail réalisé par Jean-Louis Margolin, réussite totale sur la matière historique, et livre à lire absolument pour toute personne désireuse de maîtriser les faits et la portée de la Seconde Guerre mondiale.

Nicolas Bernard

- Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr

Titre : L’armée de l’Empereur, violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945
Auteurs : Jean-Louis Margolin
Editeur : Editions Armand Colin
Nombre de pages : 479
Publication : mars 2007
Prix : 25 €
ISBN : 2200266979

Histobiblio.com - la bibliothèque de l'Histoire est un site proposé par l'association Historialis

Responsables légaux : Matthieu Boisdron, Renaud Meunier, Nicolas Pavillon

Suivre la vie du site RSS | Plan du site | Refonte par h3w.fr - services internet de proximité à prix libre