La commémoration du dixième anniversaire de la mort de l’historien François Furet a incité différentes maisons d’édition à lui rendre un vibrant hommage sous la forme de recueils ou de publications nouvelles. Deux volumes offrent ainsi une réédition de ses œuvres maîtresses : La Révolution française, chez Gallimard, et Penser le XXe siècle, dans la collection Bouquins. Dans ce florilège érudit, l’essai de Ran Halévy, L’Expérience du passé, François Furet dans l’atelier de l’histoire, est une pièce singulière et loyale, qui esquisse à grands traits le parcours intellectuel d’un homme secret. Une étude parue dans la revue Commentaire, peu de temps après la disparition de Furet, forme le socle de cette réflexion approfondie, dont l’ambition n’est point de composer une oraison de circonstance, mais de dévoiler un modèle « particulier d’intellectuel, inséparablement historien, commentateur politique et analyste de la société contemporaine, qui n’a cessé de nourrir son intelligence du présent de sa culture historique et vice versa. » Une fois la lecture achevée, ce dessein semble accompli, du moins en partie.
Puisqu’il n’était pas dans les habitudes de l’historien de se confier, Ran Halévy a naturellement puisé dans ses écrits la substance de son portrait, depuis l’adhésion de François Furet au parti communiste jusqu’au « désenchantement de la gauche » lié à l’effondrement des promesses socialistes. N’en déplaise à ses critiques farouches, l’engagement politique n’a guère obscurci sa lucidité ni altéré sa curiosité pour la Révolution française et l’étonnante postérité d’icelle dans l’éclosion de notre identité nationale. Ran Halévy rend bien compte des raisons qui firent de son mentor et ami un éphémère compagnon de route du PCF ; la satisfaction d’œuvrer en esprit pour le bonheur de l’humanité et le besoin de croire n’y étaient pas étrangers. Pourtant, le refus de plier la vérité historique à la doxa marxiste-léniniste devait promptement détourner Furet d’un idéal dont il put sonder ensuite le cœur gros d’illusions. Le biographe insiste à bon droit sur les implications de la volte-face qui transforma François Furet en critique averti de la mythologie communiste : d’un point de vue personnel, il renonça au parchemin doctoral, tout comme il sacrifia l’histoire quantitative et sociale sur l’autel du politique. Furet ne cessa en outre d’interroger l’histoire de la Révolution française pour comprendre les grandes marottes idéologiques du XXe siècle.
L’une des facettes novatrices de la « pensée Furet » fut de renouer avec une lecture politique de l’événement révolutionnaire, à la manière de Tocqueville et Guizot. Si Ran Hélvy a toutes les raisons du monde de pourfendre la sulfureuse réputation dont François Furet fut revêtu par les historiens marxistes de l’époque, il perd toutefois de son crédit en réveillant d’anciennes polémiques : était-il bien opportun de parler de « prose blafarde » et de « brouet jdanovien » pour mieux flétrir les critiques de feu Albert Soboul ? L’auteur oublie que l’exégèse historique de François Furet, prompte à flageller naguère le « Catéchisme révolutionnaire » et toutes les vanités dogmatiques, tend aujourd’hui à s’imposer comme une nouvelle vulgate en dépit de l’imposante moisson historiographique de ces dernières années. Il se montre plus convaincant quand il démêle les contradictions apparentes de la l’analyse furétienne des grandes phases de la Révolution, - l’époque libérale et le moment jacobin -, tantôt dissociées, tantôt réunies dans un même élan. François Furet ne craignait point en effet de revoir son jugement et de l’amender. L’Expérience du passé rappelle également sa fidélité au principe républicain, sa sympathie pour Jules Ferry et Jean Jaurès, et son admiration pour 1789, « l’un des grands événements universels de l’histoire ». Ce petit essai, qui se lit comme une introduction à l’œuvre de Furet, restitue enfin au passé sa vertu didactique, quitte à lui reconnaître le côté imprévisible du présent.
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