Village de Plumaudan, Bretagne, dans la nuit du 21 au 22 août 1944. Le soldat de 2e classe James Hendricks (21 ans), voulant entrer dans une ferme pour y trouver une jolie fille, use de son arme et tire à travers la porte, tuant accidentellement le père de cette dernière. Déféré en cour martiale, il est condamné le 7 septembre 1944 à la peine de mort par pendaison, sentence appliquée le 24 novembre suivant.
Ville de Lesneven, Bretagne encore, 22 août 1944. Le capitaine George Whittington abat un Résistant, Francis Morand. Déféré en cour martiale, il est acquitté le 26 septembre suivant.
Entre ces deux verdicts, un abîme. Hendricks était un simple soldat, il était accusé de tentative de viol, et surtout plaidait contre lui le fait qu’il était noir. Whittington était un excellent et courageux officier, héros du Débarquement, et il était blanc. Le premier sera défendu par un avocat inexpérimenté, suite à une enquête bâclée. Le second sera quant à lui brillamment servi par un professionnel du Droit, qui parviendra à semer le doute sur la personnalité de la victime, et à faire oublier les tendances sadiques de son client.
Ce fossé, cette justice à deux vitesses, ont intrigué Louis Guilloux, écrivain renommé, polyglotte recruté comme interprète par l’armée américaine et qui à ce titre interviendra au cours des deux procès. Il en tirera un livre célèbre, O.K. Joe !, roman consacré à ces procès ô combien révélateurs des paradoxes de l’armée américaine - donc de la société qu’elle incarnait, celle des inégalités entre Blancs et Noirs, officiellement matérialisée par la ségrégation. Les délits et crimes commis par les soldats américains aboutissaient ainsi à cet étonnant paradoxe : 79 % des condamnés à mort étaient noirs, alors que les soldats noirs ne représentaient que 8,5 % des effectifs. Mais la Justice militaire américaine était bien plus sévère à leur égard, à l’inverse des Blancs, dont les infractions étaient loin de faire toujours l’objet d’une enquête. La « croisade pour la liberté » n’était pas celle de tous.
Alice Kaplan, spécialiste de la littérature et de l’Histoire françaises, et auteur du remarqué car remarquable Intelligence avec l’ennemi : le procès Brasillach, se penche sur ces deux affaires judiciaires. Enquêtant en Bretagne et aux Etats-Unis, dépeignant avec aisance et pudeur les différents personnages de cette intrigue symbolique, elle redonne vie à ces ombres fugitives d’une époque que l’on croit à tort révolue. Le résultat est édifiant. Désespérément humain. Il fallait tout le talent de l’historienne américaine pour nous le rappeler.
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