En juin 1937, en Normandie, sont retrouvés les corps de deux italiens, deux frères, Carlo et Nello Rosselli ; militants antifascistes notoires réfugiés en France. Ce fait-divers qui aurait pu passer relativement inaperçu est immédiatement et fortement médiatisé en France mais également à l’étranger (au Royaume-Uni notamment). Tout concourait, il est vrai, à ce que ce crime, commis dans des conditions particulières, attire l’attention de la presse. D’une part, la police a retrouvé une douille de 9 mm provenant d’une arme allemande non commercialisée en France. D’autre part, si le portefeuille de Carlo a disparu, celui de Nello, qui renfermait plus de 20 000 francs, n’a pas quitté son propriétaire. Le doute n’est dès lors plus possible : le motif de cet assassinat, au pistolet et au couteau, est bien politique.
Comptant parmi les fondateurs du mouvement « Giustizia e Libertà » à Paris en 1929, puis étant à l’origine de la création d’un bataillon de volontaires italiens au sein des Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, Carlo Rosselli - socialiste non marxiste – prônait l’unité d’action antifasciste, y compris avec les communistes. Étonnamment, ce sont d’abord les antifascistes, les communistes et les francs-maçons qui furent les premiers soupçonnés du crime. Discrètement relayées par le gouvernement italien, ces accusations trouvèrent un écho certain. Il est vrai qu’en cette année 1937, après la victoire italienne en Ethiopie, il semblait dorénavant illusoire de voir tomber Mussolini et son régime. Par conséquent, certains antifascistes de la première heure abandonnèrent la lutte et négocièrent plus ou moins ouvertement leur ralliement et leur retour au pays. De là à prêter cette volonté aux deux victimes, il y a un pas que certains franchirent allègrement, imputant ces représailles aux compagnons d’armes des frères Rosselli. Il est vrai que l’antifascisme est, dans la seconde moitié des années trente, traversé par de vigoureuses tensions qui donnent naturellement du crédit à de telles rumeurs.
Le fait est que l’enquête patina bientôt. Et ce n’est que bien plus tard, à l’occasion de l’explosion de plusieurs bombes à Paris puis de la découverte de caches d’armes en France, qu’un vaste complot fut mis au jour. La Cagoule, mouvement terroriste d’extrême-droite dirigée par Eugène Deloncle, apparut alors directement impliquée dans l’assassinat des frères Rosselli qu’elle aurait mené à bien pour le compte des services de renseignement de l’Italie fasciste en échange d’armes et de subsides.
S’il reste encore difficile aujourd’hui, malgré les enquêtes menées après-guerre en France et en Italie et l’ouverture des archives, de définir précisément le rôle des protagonistes impliqués dans cette affaire - les rôles de Ciano et de Mussolini restent notamment encore incertains – l’étude bien informée d’Eric Vial, spécialiste de la politique italienne et plus précisément de l’émigration antifasciste en France, a le mérite de faire le point sur un événement ayant alimenté les fantasmes autour de La Cagoule et suscité de nombreuses contre-vérités.
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