De Drumont, adepte de la libre parole antisémite, à Le Pen, entré dans l’espérance, du cataclysme de la Révolution aux tourments de la Ve République, Pierre Birnbaum détaille deux siècles de haines nationalistes - ou comment le concept de Nation s’est développé, chez une partie de l’intelligentsia française, sur une mentalité d’exclusion. Dans cet ouvrage dense, l’auteur, professeur à l’Université de Columbia, développe la thèse selon laquelle la Révolution française a scindé le pays en deux clans irréductibles : d’un côté, les partisans des Lumières, de la tolérance, de l’intégration ; de l’autre, les conservateurs, dominés par l’Eglise avant, pour la plupart, de s’en défaire, et dénonçant l’étranger pour mieux fonder leur idéal national. Là est le schisme originel d’où découle la suite, la matrice des guerres franco-françaises et de nos nationalismes. Même si, ainsi que l’indique Pierre Birnbaum, la réalité apparaît plus complexe, xénophobie, racisme et antisémitisme traversant à l’occasion les courants politiques traditionnels...
S’attardant parfois sur quelques cas particuliers, tels qu’André Siegfried ou Louis-Ferdinand Céline, l’historien retrace les évolutions de ces haines puissamment ancrées dans l’imaginaire collectif de ceux qui s’en réclament, de la récupération des théories de la conspiration à la stigmatisation du Juif, qui cumule toutes les tares : déicide, extrêmement riche, à la fois trop religieux pour s’intégrer et pas assez pour être fiable, il tire les ficelles de la grande Histoire pour mieux imposer la domination mondiale des Sages de Sion, en vertu de ce faux célèbre concocté par la police secrète du Tsar. Le passé - ou plutôt le passif - catholique n’y est pas pour rien, ayant créé le contexte idéologique propice au succès de préjugés qui se mueront en véritable exécration. Mais les perversions scientifiques, tel que le détournement du concept de « race », et l’émergence des régimes fascistes à l’étranger au cours de l’entre-deux-guerres n’ont pas été sans contribuer à la mutation du phénomène.
Ce nationalisme que dissèque Pierre Birnbaum, c’est au fond celui du repli sur soi, de la peur de l’autre, assimilé à l’ennemi, ou pire encore, à l’animal, au parasite. C’est une haine à l’intensité variable, présente aussi bien chez des intellectuels que les couches populaires, mais aux résultats toujours sinistres. Elle peut être mise en sommeil, ou refoulée, comme à l’époque de la Grande Guerre qui voit Maurice Barrès mettre un sérieux bémol à son antisémitisme, mais elle ne disparaît pas. A ce propos, Pierre Birnbaum consacre des pages pénétrantes à l’ascension et l’idéologie du Front national, réfutant la thèse de la pure et simple démagogie, pour mettre en lumière - si besoin est - sa composante essentiellement haineuse, dans le prolongement de ce fatras idéologique que Freud qualifiait de « narcissisme des petites différences ». Il se penche aussi sur la signification du vote du 21 avril 2002, rappelant la prégnance d’un conservatisme xénophobe au sein de l’opinion publique française.
De cet ouvrage remarquable, l’on regrettera toutefois un certain défaut de structuration, le livre tenant davantage du recueil d’articles sur des sujets spécifiques que de la synthèse exhaustive. Il n’en demeure pas moins d’une lecture indispensable pour appréhender l’histoire des idées en général, l’origine et le mécanisme de ce nationalisme d’exclusion en particulier.
Pas de vente par correspondance, commander cet ouvrage sur Amazon.fr![]()