Paris, 16 juillet 1942, 4 heures du matin : l’opération Vent printanier, la rafle de 20.000 Juifs de région parisienne, se déclenche. Dans toute la capitale, des cars de police sillonnent les rues. Les policiers investissent les immeubles et les pavillons, réveillent les familles, les obligent à faire hâtivement leurs bagages avant de les emmener dans les camions qui les mèneront au centre de rétention. Parfois, des suicides se produisent : une mère jette ses enfants par la fenêtre du quatrième étage et les rejoint dans la mort, une autre petite fille fait de même, un médecin de Montreuil s’empoisonne avec sa famille. Les rumeurs couraient en effet depuis quelques jours sur une grosse opération contre les Juifs. Mais rares seront ceux qui avaient pris les mesures adéquates en vue d’échapper à la rafle. De fait, les familles sans enfants sont immédiatement envoyées au camp d’internement de Drancy, tandis que les familles avec enfants sont parqués au Vel’d’Hiv’, le complexe sportif de la rue Nélaton. Prévu pour abriter 12.000 personnes, l’établissement en reçoit 7.000, dont 4.051 enfants... dès le premier jour de la rafle ! Les conditions d’accueil sont indescriptibles : pas de nourriture, pas de place, pas assez de sanitaires, une ambiance de terreur et de chaos. Finalement, près de 13.000 Juifs sont arrêtés, internés, et déportés, enfants inclus, pour les camps d’extermination. Dix mille autres Juifs arrêtés en zone « libre » seront également livrés aux Allemands par le régime de Vichy, à la suite d’un incroyable marchandage conclu entre le gouvernement du Maréchal Pétain et les responsables nazis chargés de la « Solution finale ».
Cet épisode à la fois sordide et tragique de l’Occupation répond en effet à un contexte bien précis. Depuis quelques mois, le Reich a décidé de procéder à l’éradication des Juifs d’Europe, d’Ouest en Est. Les premières rafles et déportations frappent ainsi la Pologne, l’ex-Yougoslavie, le Bénélux et la France, tandis que les unités mobiles de tuerie assassinent systématiquement les Juifs soviétiques depuis un an. A l’Ouest, toutefois, les nazis ne peuvent se permettre d’agir sans le concours des administrations locales, lesquelles collaborent totalement en Hollande, avec davantage de réticence en Belgique, où la police refuse son appui à Bruxelles mais l’accorde à Anvers. Or, la politique allemande vis-à-vis du régime de Vichy obéit à une logique spécifique : quoique vaincu, le gouvernement français demeure le pouvoir souverain en France, à plus forte raison en zone non occupée, et s’est lancé de son plein gré dans une politique de collaboration très fructueuse pour l’occupant. Dans ces conditions, les nazis, qui prévoient de déporter 40.000 Juifs de France dès 1942, recherchent, non à contraindre un gouvernement qui les sert, mais à obtenir son accord en vue d’atteindre les objectifs de la « Solution finale ». Sans l’appui de la police française, les Allemands sont en effet impuissants. Et le fait est que Vichy, afin d’obtenir d’autres concessions (intéressant le travail obligatoire, les prisonniers de guerre, l’indépendance de sa police, etc.), va offrir un tel soutien, en obtenant que les opérations projetées visent tout d’abord les Juifs étrangers, quitte à dénaturaliser des Juifs de nationalité française… Un marché de dupes qui conduira à ce que la police française procède aux arrestations, en zone occupée, comme en zone « libre », interne et assiste les Allemands dans la déportation des Juifs. Pour meubler les quotas, Vichy poussera l’ignominie jusqu’à livrer les enfants des Juifs déportés, que les Allemands n’avaient même pas osé réclamer initialement !
Cette trahison absolue de tout un gouvernement, de toute une administration, ne sera pourtant guère évoquée dans les vingt premières années de l’après-guerre, et sera notamment quasi-absente du procès Pétain. Le premier responsable française de l’opération, le Secrétaire général à la Police René Bousquet, de même que ses adjoints (en particulier le sinistre Leguay), couleront des jours heureux, titulaires de pseudo-brevets de Résistance acquis à la suite de quelques interventions tardives et opportunes en faveur de la lutte armée anti-allemande. C’est pourquoi, à sa parution à la fin des années soixante, le livre de Claude Lévy et Paul Tillard, premier ouvrage à vocation scientifique consacré à la rafle, a immanquablement détonné, contribuant à fissurer la muraille des mensonges officiels. Nourri de nombreux documents d’archives et de témoignages, La Grande Rafle du Vel’d’hiv’ s’est en effet voulu le retour, sans fard, sur une page d’horreur de notre Histoire. Rappelant le contexte de l’opération Vent printanier, ce livre a effectivement remis en cause la légende, propagée par les proches du Maréchal Pétain et de Pierre Laval, d’un régime de Vichy s’opposant aux exigences allemandes, insistant au contraire sur le considérable support logistique que ce gouvernement a offert à l’occupant, par sa législation ségrégationniste, par son fichage efficace, par la gestion des camps d’internements, et enfin par l’intervention de ses unités de police. Les auteurs, dès qu’il s’agit d’évoquer les aspects personnels de la rafle, s’effacent le plus souvent derrière les témoignages, effectivement insoutenables. Sans pour autant en rajouter dans le pathos, La Grande Rafle du Vel’d’Hiv’ dégage encore une rare puissance émotionnelle.
En toute hypothèse, ce livre, plus de quatre décennies après sa sortie (il a été réédité dans une version revue et corrigée chez Robert Laffont en 1992), n’accuse nullement le poids des années. Certes, il a été complété – ô combien – par les travaux de Serge Klarsfeld, Renée Poznanski, Asher Cohen, Laurent Joly, Tal Bruttman. Il n’en demeure pas moins un ouvrage à vocation généraliste, sans que jamais la synthèse n’altère le pathétique, ce qui achève d’en faire, à l’heure où la rafle du Vel’d’Hiv’ est, de nouveau, adaptée à l’écran, une lecture indispensable sur la complicité de l’Etat français dans le meurtre de masse.
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