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La Ligne Maginot, cette inconnue

Les défenses française sur Nord, de l’Est et du Sud-Est en 1940

Pierre Martin & Pierre Grain

Que n’a-t-on ricané sur la Ligne Maginot ! Il est vrai qu’avant guerre cet impressionnant complexe de fortifications avait été présenté comme infranchissable. Le public français ignorait en revanche qu’il n’avait pas été prolongé au-delà de Sedan - là où les Allemands réaliseront, en 1940, leur percée décisive. Pire encore, lit-on souvent (et je l’ai moi-même écrit), la Ligne Maginot aurait absordé bien trop de crédits militaires aux dépends des autres armes, et en particulier l’armée de l’air. Bref, la Ligne Maginot était à l’Histoire militaire ce que le Titanic sera à l’Histoire maritime...

Mais ne serait-il pas s’agi, en l’occurrence, d’idées reçues ? Deux auteurs, Pierre Martin et Pierre Grain, ont enquêté, sur place, pour en avoir le coeur net. Leurs conclusions sont reproduites dans cet ouvrage édité par Publibook. Pour Pierre Martin, décédé en 2003, ce livre est même l’oeuvre d’une vie. Et le fait est que leurs conclusions pourraient relancer le débat sur la défaite de 1940.

Le livre se veut d’abord une description rigoureuse - mais limpide - des fortifications de la ligne Maginot, détaillant les catégories d’ouvrages pour mieux révéler la nature des choix stratégiques et tactiques opérés par le Haut-Commandement. De cette manière, MM. Grain et Martin démontrent que la seconde partie du programme de construction des fortifications, à partir de 1935, qui intéressait la frontière nord de la France et qui a coûté aussi cher que la première partie (celle qui a généré, en fait, la Ligne Maginot au sens strict, qui court de Montmédy à Belfort et de Chamonix à Menton face aux Italiens), est intervenue en ordre dispersé, gaspillant personnels et ressources sans permettre de faire sortir de terre un réseau fortifié équivalent. Cette lourde erreur d’appréciation militaire a contribué à privilégier la quantité aux dépends de la qualité, et donc à réduire la valeur de nos positions défensives (sachant en outre que notre corps de bataille s’est élancé, en mai 1940, en Belgique, de manière proprement inconsidérée).

MM. Grain et Martin reviennent également sur l’épineuse question du coût de la Ligne Maginot. Sa construction a impliqué la dépense de plus de 9 milliards de Francs, "mais la "bétonnite" anarchique qui lui a été substituée, à partir de 1936 [N.D.L.R. : il y a là une incohérence, puisque plus haut la date retenue est 1935], a probablement ajouté inutilement 5 milliards de Francs à cette dépense". En toute hypothèse, le poids de la Ligne et autres fortifications annexes dans les dépenses militaires aurait été de 6,8 % (et de 1,8 % dans les dépenses publiques globales), c’est à dire beaucoup moins que l’armée de terre, l’armée de l’air et, surtout, la Marine. Or, cette dernière s’est révélée bien plus inutile encore, dans la mesure où elle a été neutralisée par l’armistice de 1940, en partie coulée par les Anglais à Mers el Kébir, et achevée par le lamentable sabordage massif ordonné à Toulon en novembre 1942.

La Ligne Maginot, selon MM. Grain et Martin, a eu son utilité. Elle a contraint les Allemands à se lancer dans une aventure périlleuse, en Belgique et dans les Ardennes, qui a certes réussi mais pour des raisons indépendantes de la Ligne elle-même. Elle a également résisté à tous les assauts. On l’oublie trop souvent, nos fortifications ont bloqué l’invasion fasciste italienne déclenchée le 10 juin 1940 dans les Alpes. Bref, le barrage défensif a été contourné par l’agresseur nazi, mais n’a pas été submergé.

Bien sûr, certaines affirmations sont discutables. Il est faux, par exemple, d’écrire que l’U.R.S.S. ne mit pas sur pied de lignes de fortifications avant l’invasion allemande du 22 juin 1941 : cette ligne, dite "ligne Staline", exista bel et bien et comprenait des blockhaus redoutables, mais fut démantelée par Moscou pour nourrir un nouveau réseau implanté plus à l’ouest, à l’issue des annexions soviétiques de 1939 - réseau au demeurant inachevé lors du déclenchement de l’opération Barbarossa. Pour revenir au cas français, MM. Grain et Martin accordent une assez large place, en guise d’explication de la défaite, au pacifisme des années trente qui aurait démotivé la population et nos troupes, alors qu’une telle assertion a été battue en brèche par bien des travaux depuis plusieurs années. De surcroît, les auteurs donnent l’impression de faire grief au Front populaire d’avoir, par son pacifisme, la loi des 40 heures et la consécration des syndicats, mené un réarmement inefficace et contribué ainsi au désastre, alors que c’est ce même Front populaire qui a augmenté les crédits, outre que certains travaux mettent au contraire l’accent sur les difficultés structurelles endémiques de l’économie française, alimentées par les réticences patronales à s’adapter aux directives de l’Etat en la matière (voir Robert Frank, "Le Front populaire a-t-il perdu la guerre ?" in L’Histoire, Les années 30. De la crise à la guerre, Seuil, 1990).

L’ouvrage n’en demeure pas moins pertinent sur bien des points, et devrait intéresser les historiens, comme un public plus large. Outre que MM. Grain et Martin ont eu l’excellente idée de joindre à leur exposé un copieux appareil de références, ils ont assorti à l’ensemble de plusieurs cartes, ainsi que d’un cahier d’illustrations en couleur, et de nombreux graphiques et tableaux statistiques. A défaut de convaincre sur tous les points, voilà donc un ouvrage fort clair, et facile d’utilisation, malgré la technicité de son sujet.

Nicolas Bernard

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Titre : La Ligne Maginot, cette inconnue. Les défenses française sur Nord, de l’Est et du Sud-Est en 1940
Auteur : Pierre Martin & Pierre Grain
Editeur : Publibook
Nombre de pages : 320
Publication : avril 2009
Prix : 32 €
ISBN : 978-2748347814

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