Les romans, les films, mais aussi les discours politiques, ont façonné dans l’imaginaire collectif l’image du « terroriste » : un membre fanatique des forces du Mal (notion la définition ô combien aléatoire), fou solitaire ou bien, pire encore, membre d’une conspiration internationale manipulée par d’autres fanatiques, des services de renseignements étrangers, voire le gouvernement ciblé lui-même. Bref, le terroriste, c’est l’Autre, le saboteur, le subversif, l’individu d’autant plus dangereux qu’il rôde parmi nous, et dissimule ses noirs desseins jusqu’à l’explosion finale.
La réalité, comme toujours, est bien plus complexe, et c’est à Matthew Carr de nous le rappeler dans son livre La Mécanique infernale. Des attentats commis par les anarchistes et les révolutionnaires russes à l’extension du phénomène à l’échelle européenne, de l’insurrection irlandaise aux guerres de décolonisation, du F.L.N. à la Fraction Armée Rouge, de « Septembre Noir » à Al Qaida, ou de Munich à New York, un siècle de terrorisme nous est dépeint. Encore le journaliste britannique prend-il soin d’insister sur les contours flous d’une notion qui évolue, bien sûr, selon les forces en présence. De manière générale, l’individu engagé dans une action dont il légitime la violence rechigne à assumer cette qualification, et préfèrera s’attribuer le nom de résistant, de combattant de la liberté, ou de révolutionnaire. A l’inverse, pour l’Etat agressé, il ne saurait être question de qualifier les procédés autrement que de terroristes. Cette équivoque sémantique a pesé bien lourd dans les difficultés - récurrentes - de perception et d’analyse des différents mouvements violents.
Il est vrai que les terroristes obéissent à des motivations diverses : nationalisme, indépendantisme, internationalisme, communisme, désespoir, ou... goût pour le meurtre, la destruction, la mort, au nom d’une pseudo-idéologie (cas de la Bande à Baader, auquel un film récent est consacré). Mais ils partagent la même conception de la lutte armée, à savoir l’utilisation de la terreur pour influer sur la politique des gouvernements auxquels ils s’attaquent.
Lesdits gouvernements, de leur côté, diffusent une image pervertie, car simpliste, de ces terroristes, pour éviter de se remettre en cause, mais surtout à effet de justifier plusieurs pratiques liberticides, puisque seule la lutte contre le Mal autorise quelques entorses aux principes libéraux les mieux établis. En Algérie, l’armée française usera de la torture. En Malaisie, l’armée britannique mettra en œuvre une répression impitoyable. En Amérique du Sud, les escadrons de la mort deviendront le principe. En attendant le Patriot Act et Guantanamo...
Le plus grave, souligne Matthew Carr, est de voir ces mêmes Etats croire en leur propre rhétorique, au point de perdre de vue l’essentiel, à savoir les sources mêmes de la violence, ce qui les amène à négliger le préventif au profit d’un répressif toujours plus accru et révoltant. C’est ainsi que les années Reagan consacreront à la fois une vision totalement inexacte du terrorisme « international » (sous-entendu : financé et armé par l’U.R.S.S.) et une réelle hypocrisie, puisque l’administration républicaine soutiendra parallèlement, au risque de susciter quelques scandales politico-financiers, des mouvements « résistants » anti-communistes, au Nicaragua notamment. Cette vision manichéenne de l’Histoire et de l’actualité ne sera pas sans aboutir à de réels désastres du point de vue des services de renseignements, dont le plus spectaculaire restera, à ce jour, le 11 septembre 2001.
En d’autres termes, expose M. Carr, la diabolisation des terroristes est plus qu’une facilité : une erreur de taille, propre à miner nos démocraties, sans pour autant nous prémunir des dangers posés par ces rébellions. En ce sens, le terrorisme des uns menace de contaminer la société des autres. "Une société tolérante doit être intolérante vis-à-vis de l’intolérant si elle veut assurer sa survie", avait écrit Karl Popper. Mais Nietzsche avait anticipé la formule : "Qui combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps l’abîme, l’abîme finit par regarder en toi."
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