Ce volume, que l’on pouvait croire être, enfin, le dernier d’une saga à laquelle s’était attelée Georgette Elgey il y a bientôt un demi-siècle, était attendu depuis longtemps. Il expose les deux dernières années de la IVème République, des tourments issus de cette guerre qui ne dit pas son nom, en Algérie, à la chute, en 1958. Cette dernière phase de l’existence d’un régime controversé n’est pas la moins agitée, bien au contraire. Or, après avoir survécu à maintes crises nées de la Guerre Froide, la République trépassera sans résistance en quelques jours de ce fameux mois de mai 1958 qui verra le retour triomphal du général De Gaulle.
Georgette Elgey bénéficie d’un statut particulier : elle est historienne, et à ce titre a mené une enquête que l’on serait en droit de croire exhaustive, mais elle est également témoin privilégiée de l’époque, et peut, à la manière d’un Daniel Cordier s’agissant de l’histoire de la Résistance ou d’un Jean-Louis Crémieux-Brilhac en ce qui concerne la France libre, puiser dans ses souvenirs et son expérience personnelle. Surtout, elle affiche une maîtrise du sujet telle qu’elle peut se permettre une réelle liberté de ton, outre de synthétiser une multitude d’événements, de personnalités, et de rapports de force aussi fascinants que complexes.
La chute de cette République est ainsi traitée en mille pages, dont près de 150 consacrées aux notes de référence, à une chronologie, à une liste des différents gouvernements, à une bibliographie complète et à jour, et à un index. Par delà les institutions en crise (Gouvernement, Parlement, Partis, Armée, Services de Renseignements), elle brosse une galerie de portraits de dignitaires pénétrés de l’esprit public mais de moins en moins enclins à défendre un système qui ne leur laisse que des désillusions, sans qu’elle néglige d’autres individus qui croyaient pouvoir faire la différence, du lieutenant Abdelkader Rahmani qui bataillera pour convaincre les autorités françaises de rechercher une solution de compromis en Algérie, à l’écrivain Pierre Henri Simon, écrivain protestant contre la torture. Guy Mollet, René Coty, Pierre Mendès-France, Edgar Faure, Antoine Pinay, Paul Teitgen, François Mitterrand, les généraux Ely, Salan, Massu, et bien sûr De Gaulle, mais pas seulement, hantent cette histoire qui n’est plus qu’un théâtre d’ombre. Grâce à Georgette Elgey, ces protagonistes d’une décrépitude républicaine reprennent vie sous nos yeux, et avec eux toute une époque où la France connaît les premières années de sa prospérité, sans qu’elle ne s’en rende vraiment compte.
Les passages consacrés à l’état de la France en 1956-1958 sont parmi les plus révélateurs de l’ouvrage. La croissance économique est là. Année après année, le pays se transforme, se modernise. Les infrastructures, en particulier les chemins de fer, les services postaux, fonctionnent. Les premiers effets du Baby Boom, qui démentent les anciennes prédictions catastrophiques sur le déficit des naissances, se font sentir, avec l’accroissement de la population des établissements scolaires. La société évolue : le secteur tertiaire s’étend, les agriculteurs se réduisent, doivent devenir chefs d’entreprise pour s’adapter, tandis que les cadres prennent de l’importance. Mais ces bouleversements, niés par les communistes qui s’en tiennent à une théorie de la « paupérisation absolue » pour dogmatisme autant que par jeu électoral, ne sont pas toujours évalués à leur juste mesure. La crise du logement suscite le mécontentement. La société de consommation se profile, mais se profile seulement. L’inflation reste présente. La faillite financière approche. Et surtout, la Guerre d’Algérie engendre le pessimisme. L’instabilité ministérielle déconsidère le régime. La République paie ainsi les affres de sa politique coloniale (qui irritent ses alliés, Washington notamment), les déboires de la Guerre Froide, l’atteinte à la crédibilité de ses institutions, et le fait qu’économiquement et socialement les années cinquante ne soient que la décennie de la transition et non de la consécration.
La Guerre d’Algérie a bel et bien été le cancer du régime, démontre Georgette Elgey. Rares ont été les dirigeants, civils et militaires, à comprendre la réalité de ce conflit. Les insurgés sont vus comme de simples terroristes aux mains de Moscou ou de Nasser, le « nouvel Hitler » qui ose nationaliser le canal de Suez, alors que le petit monde des indépendantistes est particulièrement divisé. L’armée française, pour sa part, mal remise de l’Indochine, se cherche, développe une nouvelle vision du monde, donc de la guerre, et entreprend de justifier les pires exactions (torture, bombardements) par la lutte contre la « guerre révolutionnaire » : le malaise avec Paris ne deviendra rupture qu’en 1958.
1958, précisément. Tout a été dit sur cette crise qui scelle le sort de la République. Décrivant jour par jour les différentes étapes des « événements de mai », Georgette Elgey établit qu’ils sont la résultante de plusieurs initiatives parfois dépourvues de liens entre elles, et surtout que De Gaulle a remarquablement manœuvré les différents agents de l’affaire, organisant son retour au pouvoir avec une rare maestria. Mais la désaffection de l’opinion pour le régime, de même que l’absence de réelle motivation de la part des cadres de la République, lui auront considérablement facilité la tâche. Ainsi que l’exprimait l’un des personnages du film La Chute de l’Empire romain, d’Antony Mann, un système s’effondre lorsque ses chefs, comme le peuple qu’il prétend incarner, n’y croient plus. Tel a été le sort de la « IVème », que cet avant-dernier volume de l’œuvre de Georgette Elgey nous conte.
« Avant-dernier » ? Eh non, le dernier mot n’a pas encore été dit. Notre historienne n’en a pas totalement fini avec ce régime. Il lui reste à étudier ces six mois de transition vers la Vème République, ces six mois où, paradoxalement, les institutions, dirigées par De Gaulle, fonctionneront sans difficulté ! Preuve que ce dernier avait raison, lorsqu’il prétendra en 1964 « qu’une Constitution, c’est un esprit, des institutions, une pratique ».
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