Lucien Bianco fait incontestablement partie de nos meilleurs historiens sinologues, ce qui, à une époque pas si lointaine, a pu d’ailleurs lui valoir quelques inimitiés. Son ouvrage analysant les origines de la Révolution chinoise, en l’occurrence la conquête maoïste du pouvoir, réédité voici trois ans chez Gallimard dans une version mise à jour, demeure l’une des études les plus pénétrantes consacrées à la Chine du XXème siècle.
Le présent livre se veut également un parcours dans le temps et dans l’espace chinois, en ce qu’il n’est autre qu’un recueil d’articles rédigés par l’historien français depuis les années soixante. La majorité d’entre eux s’efforce de répondre aux interrogations que suscitait, et suscite toujours, le régime de Mao, de la personnalité de son leader à ses structures politiques, sans oublier bien sûr son bilan économique et social. C’est ce deuxième point qui est également à l’honneur dans cet ouvrage, dans la mesure où sont reproduits plusieurs synthèses réalisées par Lucien Blanco intéressant le monde rural, à la fois dynamique et pétri de réflexes conservateurs, jadis porteur de la Révolution de Mao et dont il est peu probable, aujourd’hui, qu’il constitue un foyer de menace pour le régime actuel, malgré quelques turpitudes. Un article particulièrement éclairant s’attache à décrire les inquiétudes de la société chinoise sous le prisme de la controverse de "l’enfant unique", laquelle fait encore sentir ses effets démographiques.
Mais c’est bel et bien Mao qui est au centre des attentions de Lucien Blanco. Ce dernier a en effet, et très tôt, su cerner la complexité de ce tyran, révolutionnaire et autocrate, porté par le nationalisme mais marqué par le léninisme et sa doctrine du parti unique, suffisamment lucide pour déceler les dysfonctionnements de ses projets de remodelage de la Chine mais trop détaché des réalités pour en concevoir des remèdes appropriés, soucieux de l’égalité des hommes, mais méprisant à l’égard de la vie humaine. Mao, démontre Lucien Bianco, se rapproche à bien des égards de Staline, même si ce dernier, selon l’historien français, était pire, notamment en ce qu’il était davantage assoiffé de pouvoir, à la limite du sadisme : le "Grand Timonier", pour sa part, relèverait davantage de la catégorie de l’apprenti-sorcier.
Il n’en demeure pas moins que leurs systèmes étatiques étaient semblables, reposant sur l’oppression et le culte du chef, malgré des spécificités historiques propres à la Russie et à la Chine. Un culte de la personnalité qui a aussi fait de "l’Empire du Milieu" celui du "mensonge déconcertant", comme en témoignent les voyages organisés d’intellectuels occidentaux généreusement intoxiqués par les cadres communistes chinois, et s’aveuglant délibérément face aux lourds échecs du régime... Il fallait du courage, alors, pour oser affronter la vérité. Lucien Bianco l’a eu. Le résultat en est une réflexion redoutablement pertinente sur l’inconnue chinoise.
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