Quand paraît le fameux brûlot Penser la Révolution française, son auteur prolifique, François Furet, n’est plus vraiment un inconnu aux yeux du grand public. Une décennie plus tôt, avec le concours de Denis Richet, il avait déjà provoqué un puissant séisme dans le champ étriqué des études révolutionnaires. Cette secousse avait ébranlé l’Université, un peu engourdie dans son ronron marxisant, et changé de fond en comble le paysage historiographique traditionnel. Muni d’une plume agréable, maître dans l’art de ciseler des phrases aux accents polémiques, Furet parvient, durant les trente années de son magistère intellectuel, à captiver l’attention bienveillante des Français. En 1978, Penser la Révolution française enfonce le clou.
Ce court essai comprend une longue introduction, puis trois articles anciens, dont le disparate peut surprendre : d’abord une dénonciation du « Catéchisme révolutionnaire », cette vulgate marxiste-léniniste de la Révolution ; puis une révérence enjouée à l’œuvre de Tocqueville, qui a su dessiner les liens de continuité unissant l’Ancien Régime à la Révolution ; enfin, une réhabilitation ô combien inattendue d’Augustin Cochin, auquel Furet emprunte son analyse du fonctionnement des sociétés de pensée du XVIIIe, où s’élabore un discours manichéen de légitimation de la nouvelle politique démocratique. En parcourant ces trois modèles, l’auteur propose moins une histoire la Révolution qu’il n’examine les conditions invariables de son écriture. Parmi celles-ci, l’historien doit s’affranchir de la tyrannie qu’exerce sur lui la parole des acteurs, tenter de se prémunir contre la contagion émotionnelle et se garder des facilités de la commémoration. « Penser » l’histoire n’est point une manière de la revivre. Cela semble aller de ce soi, mais quand il s’agit de la Révolution française, la passion tend à abolir la saine distance qui éloigne l’historien de son sujet. A l’époque, ce plaidoyer pour la distance, qui a le mérite, comme le souligne Mona Ozouf dans sa belle préface, de nous rendre la fraîcheur de l’étonnement, choque autant que la formule malicieuse d’une Révolution enfin « terminée ». Depuis la fin du XIXe, la France s’est en effet réconciliée avec elle-même sous les auspices de la IIIe République. Cette transformation, scellée dans la boue des tranchées, fossilise à elle seule le discours de ces historiens qui singent encore le verbe robespierriste.
Le temps long d’une Révolution qui trouve sa source dans le XVIIIe, et se jette dans le siècle suivant pour le sculpter à son image, est au cœur de la seconde partie de ce riche florilège : La Révolution de Turgot à Jules Ferry, 1770-1880. Plus fidèle aux canons de l’histoire classique, l’œuvre montre ce que la Révolution lègue à la vie politique française de durable : d’une part la division du temps entre un avant et un après qui se transfigure dans la sphère morale sous les atours du Bien ou du Mal ; d’autre part le mythe d’une communauté unie sous le signe de l’égalité et le rêve messianique d’une société inventée par la volonté humaine, ce qui contribue à faire de la Révolution la matrice des utopies mortelles (car prométhéennes) du XXe siècle. Furet ajoute à cela le principe cher à Tocqueville d’une décennie continuatrice de l’absolutisme d’Ancien Régime, sans rappeler les limites qui le corsetaient, à rebours de son avatar révolutionnaire. La controverse se profile également quand il noie 1789 dans le flot des Lumières et réduit la RF au rang de simple parenthèse née de l’illusion de ses propres acteurs. Le tranchant de la critique n’émousse pourtant pas l’admiration que l’historien éprouve pour l’événement fondateur de la modernité démocratique. S’il en connaît bien tous les méandres, il est, à ce titre même, en excellente place pour le questionner, lui donner sens et l’aimer.
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