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La Vague

Todd Strasser

Pourquoi, comment l’Allemagne, pays civilisé, a-t-elle sombré dans la folie raciste et exterminé six millions de Juifs tout en déchaînant la guerre la plus meurtrière de l’Histoire ? Une telle attitude peut-elle se reproduire en d’autres temps, en d’autres lieux ? Cette question a fait l’objet d’intenses débats historiographiques, permettant de mettre en lumière la soumission des individus à l’autorité (expérience menée par le Professeur Milgram, de l’Université de Yale), le jeu des facteurs de situation (expérience du Professeur Zimbardo, de l’Université de Stanford), mais également le conformisme (voir en ce sens les travaux de Christopher Browning, Professeur de l’Université de Caroline du Nord), tandis que l’horreur peut se voir aseptisée par une rationalisation apparente du travail de massacreur (en témoignent les recherches menées par Harald Welzer, chercheur au Kulturwissenschaftlichen Institut d’Essen).

Ces différents travaux, dont certains menés à l’aide de saisissantes expériences en temps réel par Milgram et Zimbardo, ont été accompagnés d’une entreprise pour le moins iconoclaste organisée en 1967 par Ron Jones, obscur professeur d’Histoire du lycée californien de Palo Alto. Afin de mieux faire comprendre à ses élèves la manière dont les nazis avaient su pervertir et capter l’opinion publique allemande pour perpétrer leurs crimes, cet enseignant a eu l’idée de les soumettre à un embrigadement de type fasciste, fondé sur le primat de la communauté, la valorisation de la force et la vénération de la discipline, pour les intégrer au sein d’un mouvement dénommé « La Troisième Vague » (« The Third Wave »). Cette petite expérience, dit-on, n’aurait duré que quelques jours, ayant pris le temps de revêtir une forme particulièrement inquiétante, « la Vague » allant jusqu’à recruter plusieurs adeptes en dehors même de la classe initialement visée. L’extension, presque géométrique, de ce groupe proto-nazi se serait accompagnée d’actes de violence, les lycéens adhérant au mouvement allant jusqu’à créer un embryon de « police secrète » amorçant fichage, délation et mise au pas des éléments récalcitrants. Prenant conscience d’être totalement dépassé par la situation (ses élèves avaient fait de lui un nouveau « guide »), Ron Jones aurait interrompu en catastrophe ces « travaux dirigés » d’un autre genre.

A supposer ces événements véridiques, et malgré la nécessité d’en tirer des leçons spécifiques (liées à la plus grande influençabilité des adolescents), ils n’en sont pas moins entrés dans la légende de la sociologie, devenue, pour le coup, un « sport de combat » ! Ils ont ainsi stimulé l’imagination de l’écrivain Todd Strasser, lequel publiera le présent roman, intitulé La Vague, en 1981, et qui fait présentement l’objet d’un film du réalisateur allemand Dennis Gansel.

Librement inspiré des mémoires du Professeur Ron Jones, Strasser développe une intrigue certes assez simple dans son cheminement comme dans le style littéraire, mais indéniablement inquiétante. L’extension du groupe « La Vague » obéit à des schémas il est vrai crédibles (notamment, l’équipe de football américain du lycée s’y rallie pour doper sa discipline de jeu et son unité, à la suite d’un enchaînement de défaites sportives - allusion au traumatisme des Allemands né du Traité de Versailles ?). Les marginaux y trouvent ainsi leur compte, tous les élèves étant enfin mis sur un pied d’égalité : en ce sens, Strasser, peut-être sans le savoir, rappelle le raisonnement suivi un siècle auparavant par Tocqueville, pour qui l’humanité préfèrerait encore sacrifier la liberté à l’égalité. Les quelques étudiants qui élèvent des protestations se voient, de leur côté, menacés. Pire encore, les membres de « La Vague » prennent des initiatives de moins en moins démocratiques au nom du Professeur, devenu sans le vouloir (enfin presque) un nouveau Führer, croyant interpréter sa volonté à partir de vagues indices et rumeurs, ce qui est à la fois réhabiliter la théorie - discutable - du « dictateur faible » (Hitler comme Staline auraient suivi davantage qu’initié leurs propres vagues de terreur) et annoncer les futures réflexions de l’historien britannique Ian Kershaw sur le « travail en direction du Führer », ce mode de gouvernement dans lequel les hiérarques nazis se lancent dans certaines politiques à partir de ce qu’ils croient comprendre de la pensée du dictateur nazi.

La fin du roman (hélas trop court, quoique pertinent et intuitif), ne saurait, par ailleurs, dissiper l’angoisse, sinon l’amertume qui se dégagent d’une intrigue moins naïve qu’il n’y paraît, en dépit de certains sacrifices faits aux canons hollywoodiens. Le succès international rencontré par l’ouvrage témoigne d’ailleurs d’une réelle prise de conscience des dangers qui menacent sourdement la démocratie. A cet égard, ce petit livre de Todd Strasser constitue une utile mise en garde contre les prétendus attraits des mouvements autoritaires, totalitaires et sectaires.

Nicolas Bernard

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Titre : La Vague
Auteur : Todd Strasser
Editeur : Editions Jean-Claude Gawsewitch
Nombre de pages : 224
Publication : janvier 2009
Prix : 16,90 €
ISBN : 978 2 35013 155 9

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