La campagne de France se limiterait-elle, comme l’a ironiquement fait remarquer Céline, à "neuf mois de belote et six semaines de course à pied’ ? L’image d’une armée française totalement dépassée par les événements, incapable de repousser l’envahisseur, et fuyant sur les routes en même temps que la population civile, s’est durablement imprimée dans la mémoire collective, au point qu’elle a acquis la force de la vérité historique. Bref, le soldat français de 1940 n’aurait certainement pas valu celui de 1914, ce qui explique entre autres l’absence de miracle comme tel fut le cas lors de la bataille de la Marne...
Dominique Lormier s’inscrit en faux contre cette interprétation. Les causes de la défaite, selon lui, sont à rechercher au sein du Haut-Commandement, qui n’a pas su s’adapter à la guerre moderne, d’où le retard dans la création des divisions cuirassées, lesquelles, faute d’être correctement employées, seront incapables de combler la brèche creusée par les Panzer à la suite de la percée allemande sur la Meuse. Les chars français eux-mêmes étaient certes de qualité, notamment au regard de leur blindage, mais la majorité souffrait de faiblesses techniques majeures (puissance de feu limitée, absence de radio rendant impossible la coordination des mouvements massifs) - mais il semble que Dominique Lormier surestime quelque peu la puissance de feu des Panzer. Pire encore, l’artillerie était déficiente, et nos forces seront incapables de mettre en échec la supériorité aérienne allemande, même si la chasse et la D.C.A., quoique réduites et souvent périmées, causeront de lourdes pertes à la Luftwaffe (au point de la gêner considérablement pour la Bataille d’Angleterre, précise l’auteur, ce qui me paraît discutable). Bref, la stratégie n’était pas appropriée, et l’armée n’était pas prête. Le réarmement massif décidé sous le Front populaire commençait à porter ses fruits, mais restait trop tardif, et plusieurs choix technologiques se sont avérés critiquables.
En toute hypothèse, si l’on ne peut que se rallier à la majorité des affirmations d’ensemble, certaines affirmations de l’auteur laissent quelque peu sceptiques, et semblent illustrer les lacunes d’une vulgarisation excessive, sachant qu’une conclusion bien étayée, un appareil de notes conséquent auraient été bienvenus. De plus, et de manière surprenante, Dominique Lormier semble reprendre à son compte le chiffre de cent mille morts parmi les militaires français, alors que ce bilan a été revu à la baisse à la suite, notamment des recherches effectuées par le Dr. Jean-Jacques Arzalier (résumées ici), lesquelles tendraient à indiquer qu’entre 50.000 et 90.000 soldats français ont perdu la vie au cours de la campagne, plus probablement 55.000 à 65.000 d’entre eux.
Dominique Lormier est davantage à son aise lorsqu’il s’agit de décrire les combats menés par l’armée française. Et c’est effectivement dans ces passages rédigés d’une plume alerte que sa réhabilitation des combattants français - incluant les "coloniaux" - se révèle la plus efficace. Si l’on excepte peut-être les écrits de Roger Bruge et quelques rares autres ouvrages, l’on n’avait que rarement perçu jusque là l’extrême violence de cette campagne et la brutalité inouïe de bien des combats, aussi bien en Belgique que lors de l’offensive allemande en "coup de faux" à la suite de la chute de Sedan, et surtout dans les trois semaines suivant l’évacuation de Dunkerque. L’armée allemande n’a pas toujours réussi à forcer les verrous de la défense française, et en certains cas nos hommes ont préféré se faire tuer sur place plutôt que de reculer - et pas seulement les cadets de Saumur. A ce sujet, la description par M. Lormier de ces affrontements dignes de Stalingrad ou d’Omaha Beach est proprement haletante. Par ailleurs, et on l’oublie trop souvent, nos troupes et nos fortifications ont stoppé l’armée fasciste italienne, laquelle avait pourtant profité des succès allemands pour frapper la France dans le dos - selon la formule choc adoptée par le Président Roosevelt.
Dominique Lormier, comme toujours, sait rendre passionnants ses exposés historiques, et en dépit de quelques affirmations discutables, parvient à apporter un autre regard, plus convaincant que la vulgate traditionnelle, sur une défaite certes majeure, mais qui ne fut pas une débandade.
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Lire l’interview de l’auteur par Stéphane Delogu dans le webzine Histomag (mai 2010), p. 27-28