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La chance du diable

Le récit de l’opération Walkyrie

Ian Kershaw

Rastenburg, Prusse Orientale, le 20 juillet 1944 à 12 h 42. Une bombe placée dans la salle de conférence du Grand Quartier Général du Führer explose alors que le dictateur nazi s’y trouve réuni avec son état-major. Cette tentative d’assassinat, perpétrée par des officiers opposés au régime national-socialiste, échoue d’extrême justesse : Hitler a survécu, pratiquement indemne, à l’attentat, et une succession d’erreurs commises par les conjurés vont aboutir à la mise en échec, rapide, du projet de coup d’Etat. La Gestapo procèdera par la suite à l’arrestation de plusieurs centaines de personnes, souvent dépourvues de tout lien avec les conspirateurs, mais suspectés de nourrir quelque esprit critique à l’encontre de la politique hitlérienne.

Ian Kershaw, spécialiste mondialement reconnu du nazisme - en dépit de certains aspects discutables de sa perception de la mentalité de Hitler, qu’il assimile à tort à un trublion paresseux au lieu d’y voir un diabolique génie manœuvrier - publie ici à l’attention du public cette petite synthèse relative à la conjuration allemande, largement extraite de sa monumentale biographie de Hitler, mais adaptée pour l’occasion. Les différents protagonistes de l’affaire, et en premier lieu les officiers les plus actifs (Henning von Tresckow et Claus von Stauffenberg), leurs motivations (éminemment variables), leur isolement, le refus allié de les soutenir, les différents projets d’attentat, tout nous est ici résumé avec la clarté habituelle de l’historien britannique, les deux chapitres consacrés à la journée même du 20 juillet 1944 se lisant comme un thriller aux multiples rebondissements.

Ian Kershaw réhabilite quelque peu ces courageux personnages, dotés dans leur écrasante majorité d’un sens particulièrement aigu de la morale, de l’éthique et de la responsabilité. Les complexités de chacun, de l’activiste Von Stauffenberg, prototype de l’homme d’action, au conservateur Carl Gördeler, l’une des têtes - conservatrices - de la conspiration, nous sont finement restituées avec un rare sens de la concision. Il rappelle d’ailleurs que, contrairement à une légende tenace, l’attentat du 20 juillet 1944 n’a pas nécessairement été totalement désavoué par la population allemande, dans la mesure où cette dernière n’était pas encline - ni autorisée - à s’exprimer librement. Des mouvements de guérilla se sont même développés dans la région de Cologne dès l’automne 1944, avec l’ambition de perpétrer quelques sabotages et meurtres de cadres du Parti nazi, mais le ralentissement de l’avance alliée conduira à leur écrasement.

Le livre de Ian Kershaw vaut également par sa production de documents fort rares (outre un remarquable cahier photographique illustrant les différents acteurs du drame) et d’une grande puissance d’évocation : le récit intégral de la première tentative d’attentat à la bombe du 13 mars 1943 par l’un des survivants de la conjuration, Fabian Von Schlabrendorff, les principes politiques du « Cercle de Kreisau », groupe de réflexion antinazi mené par Helmuth Von Moltke (ainsi que la dernière lettre de ce dernier avant son exécution), le « plan de paix » (à la fois humaniste, conservateur et géopolitiquement ahurissant) de Carl Gördeler, des extraits de la directive « Walkyrie » (plan de rétablissement de l’ordre public en Allemagne en cas d’importants troubles intérieurs, recyclé par les conjurés pour servir leur projet de putsch), le calendrier prévu du coup d’Etat du 20 juillet 1944, le rapport d’enquête de la Gestapo du 26 juillet 1944 sur le complot, des messages adressés par les conjurés de Berlin aux différentes satrapies du Reich en vue de permettre l’arrestation des dirigeants nazis par l’armée, le discours de Hitler du 21 juillet 1944 par lequel celui-ci fera savoir qu’il avait bel et bien survécu à l’attentat fomenté par « une minuscule clique d’officiers stupides, ambitieux, sans scrupules mais aussi criminels », le discours du général Alfred Jodl à l’état-major suprême de la Wehrmacht le 24 juillet 1944 appelant les officiers à faire preuve de fidélité au tyran, des extraits des procès de conjurés devant le sinistre Tribunal du peuple, le récit d’exécutions de ces derniers par un gardien de prison S.S., les lettres d’adieu - significatives - de l’une des têtes pensantes et agissantes du complot, Peter Yorck Von Wartenburg, à sa mère et à sa femme.

En d’autres termes, une approche brève, mais claire, et pertinente, de l’un des « jours les plus longs » de la Deuxième Guerre Mondiale.

Nicolas Bernard

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Titre : La chance du diable
Auteur : Ian Kershaw
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 176
Publication : janvier 2008
Prix : 15 €
ISBN : 978 2 0812 2343 1

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