Londres, 1er octobre 1989. La conférence européenne de l’Information, nom soporifique accolé à une énième rencontre Est-Ouest censée confirmer les blocages idéologiques d’un monde bipolaire, s’ouvre sur fond de quarantième anniversaire de la République Démocratique allemande, autre qualificatif curieusement pléonastique de l’Allemagne de l’Est. Pour le narrateur, un diplomate français nommé Tromelin qui préférerait un poste en Asie à ce calvaire de la Guerre Froide, comme pour chacun des protagonistes de ce huis clos, cette conférence ne doit être autre chose que la dernière... en attendant la prochaine. Le destin en décidera toutefois autrement. Trois mois plus tard, l’Europe communiste aura virtuellement cessé d’exister.
Sous les yeux désabusés de Tromelin s’agite un théâtre de marionnettes à peine conscientes de leur statut, où les diplomates et les interprètes couchent entre eux et où s’échangent des remarques acides sur la diplomatie internationale. Personne n’y croit vraiment, pas même Schuster, le Secrétaire général de l’organisation de la Conférence sur la Sécurité en Europe, lequel s’en tient, pour faire passer ses idées de transparence et de liberté intellectuelle, à sa stratégie des petits pas. Tandis que Tromelin rêve du Japon et s’éprend d’une diplomate yougoslave, pendant que chacun vaque à ses occupations, le monde change radicalement, sans que personne ne le remarque... ni même ne l’admette sur le moment, où après coup. La chute du Mur de Berlin, à la télévision, est prise pour un feuilleton américain imaginatif.
C’est pourtant l’événement déclencheur du chaos, et ce n’est pas pour rien, à ce titre, qu’il est situé à l’exact moitié du roman. Les plénipotentiaires polonais, hongrois, tchèques, désertent l’équipe soviétique, elle-même divisée entre gorbatchéviens et conservateurs. Tromelin et ses confrères de tous les pays n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles : l’Est tombe. Le pire étant que ceux qui avaient tout de même un rôle à jouer, par le biais, précisément, de cette conférence, n’ont strictement aucune prise sur les événements. Nos diplomates bavardent, sortent, dînent, vont au spectacle, couchent, mais l’essentiel - dehors - leur échappe. Pertinente manière de nous montrer, de la part de l’auteur du roman, Marc Bressant, que la chute du communisme n’avait rien de prémédité et de prévisible, à l’Ouest comme à l’Est.
Mais ils finissent bien par prendre conscience du cataclysme, nos diplomates. Les communistes, en particulier. L’émissaire de l’Allemagne de l’Est, notamment, met fin à ses jours : fils de Résistants au nazisme, marxiste zélé, il ne pouvait survivre à ce nouveau monde. Derniers à attendre la chute de Ceaucescu, les délégués roumains font de l’obstruction jusqu’à la fin. Mais tout va trop vite, tout est trop brutal. De fait, Tromelin ne prête guère d’attention aux propos de son amante yougoslave sur les divisions de son pays. Les excès du fondamentalisme islamique dans l’affaire Salman Rushdie l’inquiètent, sans plus. La curiosité du délégué chinois sur l’Europe agace, intrigue, en particulier depuis Tian an Men. Comment prévoir l’avenir alors que le présent tombe en morceaux ?
Ce roman, récompensé du Grand Prix du Roman de l’Académie française, est une belle illustration de l’amertume et illusions d’une époque, en attendant la « fin de l’Histoire » chère à Fukuyama... et le retour en force de celle-ci par la guerre de l’ex-Yougoslavie et l’essor du terrorisme islamique.
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